Du Sinaï à l’époque moderne

Réflexion à l’approche de Chavouot.
publié le vendredi 22 mai 2009
Partagez cet article :


publicité

Le Don de la Tora a eu lieu dans le désert du Sinaï (Bemidbar Sinaï). Ce fait n’a pas échappé au Talmud qui relève que le choix de ce lieu ne s’explique pas par une simple contingence historique, mais par la suggestion de sa haute valeur symbolique : « la Tora ne se donne qu’à l’homme qui est ouvert à tout, comme l’est le désert » (Nédarim 55a). Ce dire talmudique peut être compris dans un sens moral et recommander la vertu de l’humilité comme condition d’accueil de la Tora. En effet, celui qui l’aborde avec l’idée que la connaissance de l’homme moderne est infiniment plus avancée que celle de l’Antiquité et, qu’à ce titre, les textes anciens de la Bible et du Talmud n’ont rien à lui apprendre, perd toute chance d’y découvrir quelque enseignement pertinent. Mais « le désert » fait aussi allusion à une disposition d’esprit, d’ordre intellectuel, nécessaire à une bonne compréhension de la Tora. Elle consiste à faire preuve d’une écoute attentive de toutes les opinions exprimées, y compris les plus audacieuses, dans l’étude des Textes, sans quoi la Tora perdrait de sa fécondité et de son actualité. L’intelligence de la Tora tient beaucoup à la place qu’elle a su accorder aux hommes qui l’étudient et qui y cherchent la source de leur inspiration pour résoudre les questions nouvelles de leurs époques. C’est là le sens de l’expression «  Loi de vie  » par laquelle on désigne souvent la Tora.

Les Maîtres du judaïsme ont apporté, à chaque génération, un souffle nouveau à l’étude de la Tora. Au Moyen-Age, Maïmonide a su réagir à la pensée grecque en ouvrant avec elle un débat ; il en a retenu les idées compatibles avec la Tora et il en a rejeté d’autres par l’argumentation ou par référence au texte biblique. Les cabalistes du Sud de L’Europe puis ceux de Safed au 16ème siècle ont montré, eux aussi, à leur manière, qu’au-delà du monde des idées, il existe dans les lois de la Tora une dimension transcendantale qui lie le juif à l’Être suprême. Ils ont affirmé que la Tora, d’essence divine, ne pouvait être toujours concordante avec la Raison, qui est humaine, et que la priorité de la Tora consistait à donner une force de loi aux valeurs fondatrices de l’humanité. Le siècle des Lumières et l’émancipation des juifs d’Europe occidentale ont conduit nombre d’intellectuels à la tentation de la rationalisation à outrance des lois de la Tora et à la volonté de l’intégration citoyenne à tout prix, y compris par l’abandon du judaïsme pour le christianisme dominant ou pour l’humanisme universel. Des voix se sont fait entendre pour contrecarrer l’asservissement du judaïsme au rationalisme moderne de la Réforme ; en particulier celles de S. R. Hirsch en Allemagne et de S. D. Luzzato en Italie. Ces hommes instruits, philosophes ou philologues, ont su repousser par leurs arguments et par leur force de persuasion les assauts des réformateurs qui niaient de facto le caractère divin des lois de la Tora. Ainsi, pour eux, les idées de ces derniers devaient être combattues avec rigueur et sans concession, car la survie du judaïsme était en jeu. L’expérience a montré que la Réforme était un leurre : beaucoup de descendants de ses adeptes ont définitivement disparu pour leur peuple juif, soit par leur conversion au christianisme, soit par la dilution progressive de leur identité juive.

Ainsi, à chaque génération, il y a eu au sein du judaïsme des personnalités pour réagir aux nouveaux défis auxquels l’existence juive est exposée. Aujourd’hui, tout le monde admet que la pérennité du peuple juif et la création de l’Etat d’Israël relèvent du miracle. Mais le secret de ce miracle n’est pas mystérieux, il porte un nom : c’est l’âme juive, que les Sages d’Israël ont su maintenir vivante à travers les siècles depuis le Sinaï, qui a permis l’accomplissement de ce destin particulier. Ils l’ont perpétué grâce à leur combat de tous les instants contre l’assimilation, l’ignorance de la tradition et l’inconscience de son immense valeur. Et le terme de combat est faible pour rendre compte des sacrifices de tous ordres qu’ils ont consentis, eux et leurs communautés, pour survivre en tant que juifs parmi les nations.

Aujourd’hui, malgré la Shoah et la création de l’Etat d’Israël - l’apocalypse puis l’espoir - qui auraient dû conduire les juifs de tout bord à un regard renouvelé et plus engagé que par le passé sur le sens particulier du destin juif, une grande partie de notre peuple s’en désintéresse et est en voie d’assimilation. Il ne s’agit pas de juger mais de constater le vide qui est autour de nous. C’est à notre tour de relever ce défi. Deux vertus sont nécessaires pour y parvenir : l’humilité des uns pour accepter d’ouvrir à nouveau les livres de Tora et de l’aborder avec toute l’attention requise, et l’ouverture d’esprit des autres pour comprendre que la vertu de la fidélité à la tradition des parents ne suffit plus pour retenir la jeunesse juive contemporaine au sein de la communauté ; un véritable débat d’idées argumenté et sans préjugés est nécessaire pour transmettre des convictions. Seul un mouvement de rapprochement concomitant et réciproque des uns et des autres devrait permettre de répondre au défi moderne de l’histoire juive.



Docteur Elie Botbol
Strasbourg




blog comments powered by Disqus



Articles incontournables