Assez d’actes, plutôt des paroles !

Réflexion d’actualité sur le rite et le sens
publié le dimanche 15 mars 2009
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L’adoration du veau d’or par les Hébreux quarante jours à peine après le Don de la Tora est surprenante. Le motif avancé par le peuple à Aaron afin qu’il exécute la statue de cette idole fut le retard inexpliqué du retour de Moïse du mont Sinaï. En effet, au terme d’un séjour de quarante jours et de quarante nuits passés en compagnie de D.ieu sur le mont Sinaï pour apprendre la Tora, Moïse accuse un retard de six heures, selon leur compte. La panique s’empare alors du peuple : « Celui-là, l’homme Moïse, qui nous a fait monter d’Egypte, nous ne savons pas ce qu’il est devenu » (Exode 32, 1).

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Comment comprendre cette impatience ? Et comment comprendre qu’une statue représentant une divinité puisse succéder à Moïse, un homme qui n’occupait qu’une fonction de porte-parole auprès de D.ieu ?

Nous pourrions expliquer cette hâte en invoquant l’ambiance idolâtre dans laquelle les Hébreux ont vécu en Egypte durant des siècles et leur difficulté à s’en affranchir. Soit. Mais D.ieu semble incriminer Moïse dans ce forfait en le sermonnant : « Va, descends car ton peuple, celui que tu as fait monter d’Egypte, s’est corrompu » (Exode 32, 7). Pour le Talmud, le renvoi et la descente de Moïse vers son peuple signifie que son sort est lié à celui du peuple ; si ce dernier est défaillant, Moïse perd sa légitimité de chef d’Israël (Bérakhot 32a). Il serait donc, en quelque sorte, co-responsable de la faute commise par Israël.

A quel titre ? - Parce qu’il les « a fait monter d’Egypte » - et non pas sortir d’Egypte. D.ieu souhaitait qu’ils en sortent définitivement (première Parole du Décalogue), tandis que Moïse les avait fait seulement monter de ce pays. Le projet divin visait la rupture avec l’idée que le salut des hommes pourrait venir du pouvoir magique détenu par Pharaon et ses sorciers ; Moïse avait réussi à leur faire quitter physiquement l’Egypte sans ébranler leur mentalité d’asservis et de conquis à ses forces occultes. D’ailleurs, l’image que les Hébreux ont pu retenir de Moïse après l’avoir observé à maintes reprises opérer des miracles à l’aide de son bâton n’était guère différente de celle qu’ils ont eu des magiciens de Pharaon. Aussi, sa disparition pouvait être comblée par une représentation thaumaturgique empruntée à l’Egypte. Ils optèrent pour la statue du veau d’or en clamant sans scrupules : « Ce sont là tes dieux, Israël, qui t‘ont fait monter d’Egypte » (Exode 32, 8). L’Egypte était, certes, perçue comme le pays de l’esclavage, et à ce titre il fallait la quitter, mais le monde culturel et religieux qu’elle offrait n’était pas à rejeter, à leurs yeux.

Moïse était un messager de D.ieu, mais en raison du caractère abstrait de l’Être au nom duquel il réalisait les miracles, et, d’autre part, de la nature de sa fonction, politique plus que religieuse, Moise était réduit et identifié, aux yeux des Hébreux, à un thaumaturge. Sa vocation spirituelle et pédagogique allait précisément commencer à sa descente du mont Sinaï après les 40 jours d’apprentissage de la Tora passés auprès de D.ieu. A partir de ce moment, ni Moïse ni son mentor ne pourront plus être identifiés à une divinité égyptienne car tout dans l’enseignement qu’il allait prodiguer allait être à l’opposé de cette conception. Mais coup de théâtre : Moïse n’arrive pas ! L’impatience manifestée par les Hébreux pour fabriquer le veau d’or est à interpréter, sans doute, comme l’occasion rêvée de mettre en œuvre leur dessein idolâtre tout en ayant quitté l’Egypte. Mais leur rêve se brise avec l’apparition de Moïse. Et il s’achève en même temps que la brisure des Tables de la Loi que Moïse décide sous le choc de la scène du veau d’or. Moïse réalise alors à quel point l’enseignement de la Loi était urgent et vital pour contrecarrer le piège de l’idolâtrie. Tout peut être idolâtré, y compris les Tables de la Loi ! D’où, leur brisure sur le champ. Et lui-même, il prend conscience de la méprise dont il a été l’objet : il avait été réduit à un thaumaturge. Désormais, il tiendra le rôle d’éducateur, d’enseignant, de pédagogue et d’accompagnateur du peuple d’Israël dans ses épreuves. Assez d’actes, plutôt des paroles ! Le peuple a besoin non pas de miracles, mais de paroles porteuses de sens ! Les miracles - comme les spectacles - ne font pas grandir ; ils sont même dangereux, car ils font croire que tout est possible par la magie. En revanche, en pensant, en parlant et en agissant sur le monde, l’homme a des chances de surmonter les obstacles intellectuels et psychologiques de son existence, ceux qui l’empêchent de devenir adulte. Désormais, ce sera la tâche essentielle à laquelle Moïse s’attachera tout le restant de sa vie. La Tradition retiendra le nom de Moché rabbénou, « notre maître », pour le désigner, car il aura accepté comme vocation essentielle de transmettre et de donner du sens par la Tora aux actes et aux comportements des hommes. Si le rituel a conservé le peuple d’Israël tout au long de l’histoire, l’étude de la Tora reste, en effet, indispensable pour lui éviter de devenir un ritualisme sans âme, une idolâtrie qui ne dit pas son nom..



Docteur Elie Botbol
Strasbourg




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