Les lumières de Hanoucca et le solstice d’hiver

publié le mardi 23 décembre 2008
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L’allumage des lumières de Hanoucca coïncide avec la période de la célébration de la fête chrétienne de Noël mais aussi avec la fête païenne du solstice d’hiver qui glorifiait le dieu de la lumière Mithra. Le thème de la lumière présent dans ces trois commémorations comporte le risque de confusion du sens de ces festivités. D’ailleurs, l’envahissement de l’espace public et médiatique par des illuminations de tous genres tend à brouiller davantage la spécificité et l’origine historique de ces traditions, comme si la symbolique commune de la lumière qu’elles drainent prédominait, au détriment de leur sens propre.

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Cette tentation n’est pas seulement le fait de ceux qui ignorent tout de l’histoire des religions, il existe aussi, en effet, une tendance chez certains historiens à trouver une filiation entre des rites similaires alors même que dans le fond ils n’ont rien de commun. La similitude entre les lumières de Hanoucca, les illuminations de Noël ou encore les feux du culte de Mithra n’échappe pas à la règle.

Afin de prendre le contre-pied de cette dérive, rappelons le sens et l’origine du rite des lumières de Hanoucca tels qu’ils sont relatés par le Talmud. Lorsqu’en l’an 164 avant l’ère chrétienne, les hommes de la dynastie hasmonéenne sont parvenus à réinvestir le Temple de Jérusalem souillé et dédié par les Grecs à Antiochus Epiphane, ils ne trouvèrent qu’une seule fiole d’huile pure cachetée par le sceau du Cohen gadol. Celle-ci ne contenait qu’une provision d’une seule journée pour l’allumage de la ménora, mais elle brûla miraculeusement durant huit jours. « L’année suivante, on fixa ces jours en les célébrant comme jours de fête, de louange et de gratitude » (Chabat 21b).

Il est permis de penser qu’aucune institution rabbinique d’allumage de Hanoucca n’avait été encore établie à cette époque puisque ce passage talmudique ne fait état que « des jours de fête, de louange et de gratitude » - et non de l’allumage. Il semble qu’aussi longtemps que l’allumage quotidien de la ménora du Temple était effectué, on pouvait surseoir à la commémoration du miracle de la fiole par l’allumage individuel de la hanoukia dans les foyers. Ce rituel a pu être institué plus tard, sans doute au premier siècle après la destruction du Temple. Mais cette concession interprétative ne signifie pas pour autant que le rite de l’allumage a été institué tardivement dans un esprit de mimétisme des pratiques romaines tel l’allumage de bougies sur l’autel de Saturne, comme le prétendent ces historiens.

Concernant l’allumage, le Talmud rapporte : Le commandement de Hanoucca consiste à allumer une veilleuse par maître de maison. Ceux qui souhaitent faire mieux, allument une par personne. Et encore mieux : ils allument par ordre décroissant de huit veilleuses à une seule « selon les jours sortant », pour l’école de Chamaï, et en allant crescendo de une à huit veilleuses « selon les jours entrant », pour l’école de Hillel.

Ce débat n’est pas sans nous rappeler les Saturnales et les Calendes, fêtes romaines qui duraient huit jours chacune et qui encadraient le solstice d’hiver. La décroissance des lumières proposée par Chamaï pourrait évoquer le raccourcissement des jours commémoré par les Saturnales et le crescendo de Hillel renverrait au renouveau solaire célébré par les Calendes. Voilà donc, pour ces historiens, la preuve de la filiation rituelle entre les lumières de Hanoucca d’apparition tardive - au premier siècle - et ces fêtes païennes antiques réaménagées par les Romains.

Certes, cette filiation est avérée concernant Noël. En effet, pour enrayer le culte païen des Saturnales et promouvoir le christianisme à Rome, le pape Sylvestre I fit avancer en l’an 320 la commémoration de la nativité chrétienne du 6 janvier au 25 décembre. Ainsi, le dieu Mithra laissa place au nouveau « dieu invaincu » des chrétiens. D’ailleurs, le dimanche (jour du dieu Soleil) a été aussi adopté comme jour de repos dans tout l’empire romain pour contenter païens et chrétiens, en l’an 321.

Qu’en est-il de la filiation des lumières de Hanoucca avec un culte antérieur ?

Dans le traité ‘Avoda zara 8a, il est fait mention d’une superposition de ces fêtes romaines avec un modèle plus ancien remontant au premier homme, Adam. Celui-ci avait célébré les huit jours précédant et suivant le solstice d’hiver pour exprimer sa reconnaissance envers D.ieu qui l’avait épargné de la mort. Il pensait, en effet, que la mort qui fut décrétée à son encontre comme sanction de sa désobéissance à l’injonction du fruit défendu se réalisait progressivement au fur et à mesure que les jours s’obscurcissaient. Lorsqu’il se rendit compte que les jours augmentaient leur durée à partir du solstice d’hiver, il comprit que ce phénomène était naturel et qu’il n’était pas dirigé contre lui. « L’année suivante, il en fit des jours de fête ». Aussi, pour le Talmud, la célébration païenne qui s’ensuivit à travers les siècles n’était rien d’autre que la déviation vers l’idolâtrie de ces jours consacrés à D.ieu par Adam.

Les lumières de Hanoucca ne peuvent en aucune façon être la réplique juive des fêtes romaines, et ce pour deux raisons.

La première relève du décalage existant entre les calendriers solaire et lunaire. Le crescendo des lumières prôné par Hillel ne peut, en effet, mimer les Calendes romaines car Hanoucca est souvent célébré bien avant le solstice d’hiver, au moment où précisément la luminosité des jours va en décroissant. De même, la décroissance des flammes de Chamaï pourrait coïncider avec l’après solstice lorsque Hanoucca est tardif et être ainsi déphasée par rapport aux Saturnales. Quel sens aurait un allumage qui déclinerait - comme le propose Chamaï - alors qu’après le solstice le soleil reprend de la vigueur ?

De plus, l’institution de base de l’allumage de Hanoucca ne demandant qu’une seule veilleuse par soir, il serait inadéquat de conférer à ce précepte une quelconque référence à la décroissance ou à la progression du soleil célébrées par ces fêtes romaines.

La seconde raison porte sur le fond. Le miracle de la fiole de Hanoucca ne signifie-t-il pas qu’au-delà de la nature et du déterminisme, il y a dans le judaïsme une réalité vivante qui puise sa force et sa source non pas dans les contingences de ce monde-ci - du dieu Soleil - mais dans une lumière transcendante enfouie dans l’esprit et dans le cœur de chacun d’entre les hommes. La célébration du miracle de Hanoucca vise précisément à perpétuer une lumière qui n’a rien de naturel, une lumière qui n’éblouit pas mais qui, au contraire, peine à exister et à survivre, à l’image de nos petites flammes de la Hanoukia qui s’accrochent difficilement à leurs mèches de coton. Cette lumière, c’est l’âme juive qui vacille et qui cherche son chemin à travers l’histoire sans se laisser éblouir par les attractions lumineuses venant de toutes parts, qu’elles soient grecques, romaines ou autres. Cette âme juive se reconnaît dans la lumière de la petite fiole d’huile cachetée par le Cohen gadol qui n’attend rien d’autre que d’être rallumée dans un sanctuaire épuré de toutes les scories. Et celle-là n’a rien de commun avec le dieu Soleil ou Mithra.

Dans le rituel de Hanérot halalou récité après l’allumage de la Hanoukia, le texte met l’accent sur une précaution centrale : « Ces flammes sont saintes ; nous n’avons pas le droit d’en tirer profit mais seulement de les scruter ». En effet, ces lumières ne sont pas là pour nous illuminer à l’instar des illuminations de Noël ; elles sollicitent, au contraire, notre protection eu égard à la fragilité de leur flamme. Rien de commun donc avec la célébration fastueuse du dieu Soleil ou de ses substituts. Plus qu’une célébration, Hanoucca est une sollicitation et une prise de conscience de l’appel qui nous a été adressé par le biais du miracle de la fiole d’huile. Dans un monde où le beau, les apparences et le monde de l’extériorité sont valorisées plus que tout, dans cette « obscurité grecque » qui voudrait nous faire « prendre des vessies pour des lanternes », la flamme de Hanoucca nous rappelle à l’ordre, à l’ordre de l’intime, de l’invisible, du spirituel et de la pureté du corps et de l’âme.



Docteur Elie Botbol
Strasbourg




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