« Le Grand Rabbin de France et les libéraux... »

BILLET DU 29 JUIN 2008
publié le dimanche 29 juin 2008
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Les juifs libéraux doivent-ils se réjouir de l’élection du Grand Rabbin Gilles Bernheim ? A priori la réponse devrait être positive sans la moindre hésitation. Que n’a t-on reproché à Gilles Bernheim, durant la campagne électorale, d’être l’ami des libéraux en lui prêtant l’intention de faire entrer les communautés juives libérales par la grande porte au sein du Consistoire. Et pourtant, Gilles Bernheim a rappelé calmement mais fermement, que ce soit devant le Crif ou dans les colonnes de son site internet, qu’il était fondamentalement opposé à la vision libérale du judaïsme. A la question : « reconnaitrez-vous les communautés libérales ? », la réponse ne souffrait aucune ambigüité : « Elles ne seront pas reconnues par le Consistoire, il ne faut pas confondre relation entre institutions et rencontres de personne à personne. Elles ne seront pas reconnues par le Consistoire parce que les principes fondamentaux de la halakha ne sont pas reconnus par le judaïsme libéral ». Serait-ce à dire que le Consistoire ne compte parmi ses membres que des juifs orthodoxes scrupuleusement respectueux de la halakha ?

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Rien de neuf sous le soleil, un Grand rabbin de France succède à un autre en adoptant les mêmes positions à l’endroit des juifs libéraux. On pourrait rétorquer au nouveau Grand rabbin de France qu’il est inexact de considérer que les principes fondamentaux de la halakha ne sont pas reconnus par le judaïsme libéral, qui est l’expression d’un des nombreux courants religieux du Judaïsme. Le judaïsme libéral se veut respectueux de la halakha dans l’esprit des Maîtres du Talmud, une Loi juive sans cesse interrogée, argumentée et par définition en mouvement. Il n’est pas question ici de faire l’apologie du judaïsme libéral, cependant chacun observera que la halakha d’aujourd’hui n’est pas celle de nos ancêtres. Il n’est qu’a considérer l’exemple emblématique de la cacherout qui ferait d’un juif observant des règles alimentaires telles qu’édictées dans la Torah et seulement dans la Torah, un hérétique. La halakha, et cela est heureux, n’a cessé d’évoluer avec son époque. Le Grand rabbin Bernheim s’est notamment illustré par son action au sein du département du Consistoire « Torah et société ». Il nous a permis de mieux appréhender les enjeux actuels de l’éthique médicale qui doit continuellement être revisitée et faire l’objet d’adaptations halakhiques.

La loi juive n’est pas une entité donnée au Mont Sinaï tout comme elle ne peut se réduire dans une œuvre aussi magistrale soit-elle que le Choulhane Aroukh. Chaque génération de Rabbins et de Maîtres érudits apporte une dimension renouvelée à la halakha. Nous, juifs libéraux et d’ouverture, pensons que le Grand Rabbin Bernheim saura répondre à cette exigence. Nous n’implorerons pas une reconnaissance qu’il ne souhaite pas nous accorder mais tout au moins gageons qu’il sera attentif à notre voix et celle de nos nombreux fidèles qui sont prêts à reconnaître en lui leur Grand Rabbin. Le « défi de l’unité » ne pourra se réaliser qu’à travers une écoute attentive de toutes les expressions du judaïsme français.

Oui, les juifs libéraux se réjouissent de l’élection du nouveau Grand Rabbin de France. Nous savons qu’avec lui le dialogue existera et qu’il sera exigeant. Nous avons la faiblesse de penser que nous ne serons pas stigmatisés comme nous l’avons été dans le passé comme étant les tenants d’un « judaïsme de la facilité » ou des fantaisistes. Nos fidèles méritent d’être respectés dans le choix qu’ils ont fait d’adhérer au judaïsme libéral. Les Rabbins de nos communautés ont tous été formés avec rigueur durant les cinq années d’études rabbiniques. Nos Talmudé Torah sont reconnus pour leur excellence.

Gilles Bernheim entend redonner au SIF, le Séminaire israélite de France tout son éclat. C’est probablement la mesure la plus importante qui inscrit l’œuvre du Grand Rabbin de France dans l’avenir. Je lance ici, avec une certaine candeur mais beaucoup de sérieux cet appel à Gilles Bernheim : Accepteriez-vous demain qu’un Rabbin libéral vienne présenter le courant qu’il représente aux futurs Rabbins de France, non par prosélytisme mais par souci d’être informé à la source d’un courant auquel les futurs cadres religieux de la communauté seront confrontés ? Peut-on être Rabbin et ne pas connaître Moses Mendelssohn, Leo Baeck, Abraham Geiger ou Louis-Germain Levy ? Peut-on ignorer des communautés qui rassemblent des milliers de familles et qui ne cessent d’enrichir le paysage communautaire ?

L’arrivée du Grand Rabbin Bernheim et du nouveau Président Joël Mergui représentera certainement un défi pour le judaïsme libéral qui verra nombre de ses fidèles, qui s’étaient détournés de l’ultra-orthodoxie du Consistoire pour rejoindre nos communautés, s’intéresser de nouveau à cette institution. Nous n’aurons plus le monopole de l’ouverture, mais qui s’en plaindra ?

Shavouah tov, bonne semaine à tous et à dimanche prochain.



Gabriel Farhi
Rabbin
AJTM - Alliance pour un Judaïsme Traditionnel et Moderne
Aumônier israélite des hôpitaux de l’AP-HP
Chroniqueur sur Judaïques FM 94.8




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