« La figure » de l’enfant

publié le dimanche 6 janvier 2008
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L’Egypte, terre d’accueil de Joseph et de ses frères, redoute leurs descendants, parce qu’ils sont devenus trop nombreux. Pour réduire le risque d’une possible insurrection. Ramsès II, alias Pharaon, opte pour leur asservissement. Mais, l’éventualité d’un agitateur politique subsiste. Pharaon ne s’embarrasse pas : un décret royal exige des sages-femmes hébreux de supprimer les nouveau-nés mâles. L’imminence de la naissance du libérateur est annoncée par les astrologues égyptiens à Pharaon. Un second décret élargit alors l’infanticide à tous les nouveau-nés mâles : égyptiens et hébreux (Exode 1, 22). Nous connaissons la suite de l’histoire. Comme par miracle et malgré ces mesures drastiques, ce libérateur naîtra et résidera en tant que fils de la princesse Batya, au sein du palais royal. Le Midrash va jusqu’à le placer sur les genoux de Pharaon et lui faire ôter la couronne royale pour la mettre sur sa tête. Cette alerte reste paradoxalement sans suite.

Au comble de la frayeur répond le comble de l’horreur. Pour parer au risque de déstabilisation de l’Egypte, Pharaon ne se suffit pas de l’accablement physique et moral des masses populeuses juives, ennemies potentielles de l’Egypte. Il opte pour une solution radicale : l’infanticide par noyade. Chaque nouveau-né constitue, à lui seul, un danger. Alors que le système politique totalitaire de l’Egypte était solidement établi et que toute velléité de rébellion aurait été réprimée de manière implacable, la naissance d’enfants hébreux - puis de tout enfant - est perçue par Pharaon comme un danger vital pour l’Egypte. Est-ce bien raisonnable ?

Il convient de souligner que, pour Pharaon et ses astrologues, le libérateur est nécessairement un enfant - et non un adulte. Le salut et la libération du peuple hébreu passent ici par « la figure » de l’enfant. Pourquoi ?

L’enfant est une cible privilégiée pour l’oppresseur, parce qu’il représente l’avenir de la communauté à détruire. L’asservissement n’est qu’une mesure transitoire de neutralisation des révolutionnaires potentiels. L’objectif ultime consiste en la disparition, à sa source, du peuple tant redouté. D’ailleurs, le décret pharaonique n’a-t-il pas conduit les Hébreux à aller au-delà de son énoncé en les amenant à renoncer à toute procréation ? (Sota 12a)

Mais, l’enfant est aussi « la figure » de l’innocence et de la compassion. La mort programmée par décret des nouveau-nés hébreux ne laissait donc place à aucun sentiment d’humanité envers des enfants orphelins ou abandonnés par leurs parents défaillants du fait de la dureté de l’esclavage. Il fallait ôter toute trace d’humanité chez les Hébreux.

L’enfant, c’est aussi le témoin ; c’est celui qui survit au massacre de ses parents tués ou usés par l’oppresseur. C’est lui qui détient la mémoire de ceux qui ne sont plus. C’est « la figure » mémorielle de la catastrophe. S’attaquer aux enfants revient à faire disparaître toute trace et des victimes et de leur histoire.

L’enfant est celui qui ne peut encore rien ou pas grand chose, mais qui peut potentiellement tout : il est totipotent. Sa pureté, son innocence et sa sensibilité l’emportent sur son ignorance, son inconscience et son immaturité. Il prête, d’ailleurs, son visage aux anges qui sont les messagers de D.ieu. Le Talmud va jusqu’à « fonder l’assise du monde sur le souffle émis par les jeunes enfants assis auprès de leur maître » (Chabat 119b).

Pharaon avait vu juste : le libérateur est nécessairement un enfant. Durant la Shoah, un million et demi d’enfants juifs ont été exterminés par la barbarie nazie alors qu’ils ne représentaient, a priori, aucun danger pour l’ennemi. Et ils ont été traqués jusqu’au dernier. Vraisemblablement pour ces mêmes raisons.

Que faut-il en conclure ? Qu’il convient de mesurer à sa juste valeur la place accordée à l’éducation de nos enfants. Que notre avenir et notre salut passent par eux ! Et que chacun d’entre eux est un Moïse en puissance !



Docteur Elie Botbol
Strasbourg




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