La religion - spectacle

publié le dimanche 23 décembre 2007
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L’invitation à l’allumage de la Hanoukia sur la place publique, adressée par certaines organisations juives aux autorités politiques locales, juives ou non juives, dans diverses grandes villes d’Europe et d’Amérique, est devenue un évènement médiatique attendu chaque année, ces dernières décennies. Le déplacement de cet acte religieux, pratiqué traditionnellement dans les foyers juifs vers le centre des cités urbaines occidentales donne à penser que les lumières de Hanouka délivrent un message universel. Celui-ci s’adresserait, non seulement aux coreligionnaires juifs éloignés de toute pratique religieuse, mais aussi à tous ceux qui pourraient se sentir concernés par le message éthique et universel de la Tora. Cet acte symbolique public serait alors une manière de réaliser l’ultime vocation du judaïsme qui consiste à diffuser ses valeurs dans le monde sur un mode culturel et pacifique. Voilà donc toute trouvée une façon d’employer les instruments technologiques des temps modernes (liaison satellite et mondovision) et les public-relations pour une cause noble, éthique et religieuse ! C’est, du moins, ainsi qu’est perçue par beaucoup, dont probablement les organisateurs de cet événement, le sens de l’exposition de cette pratique religieuse juive dans l’espace public laïc et dans le monde des médias.

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Au-delà des joies secrètes que suscite au sein de la communauté juive la reconnaissance par les nations de son identité trop longtemps bafouée et du succès de son intégration en Occident, nous nous posons la question, plus sérieusement et loin de tout esprit polémique, de l’opportunité de cette médiatisation. Quel type de message juif à portée universelle pensons-nous pouvoir délivrer aux juifs sécularisés et aux nations par cet allumage public de la Hanoukia ?

Il convient de rappeler que la fête de Hanouka célèbre la résistance opposée par les Judéens aux Grecs qui souhaitaient les helléniser. Malgré l’oppression quotidienne exercée sur eux et en dépit de l’attrait des lumières grecques, ces Judéens ont tenu à rester juifs envers et contre tout. S’il s’agit de cet aspect de l’histoire de Hanouka, il ne présente aucun caractère universel susceptible de rallier qui que ce soit. Au contraire, il révèle l’intolérance grecque et clame le droit à la différence et à la liberté religieuse que les Grecs ont refusée aux Judéens dans les années 160 avant e.c. !

Puis, il faut reconnaître à César ce qui est à César : nous ne pouvons rivaliser avec les Grecs sur ce qu’ils ont apporté au monde dans le domaine du visible, c’est à dire de la science, de la littérature et de l’organisation de la cité (Cf. Maharal sur Chabat 21b). Notre apport est d’une toute autre nature. Les flammes de Hanouka n’ont rien de commun avec la torche olympique ! Les Grecs ont déversé sur le monde la lumière éclairante et scintillante de leur savoir en lui faisant découvrir l’urbanisme, la démocratie, la rhétorique et la philosophie conceptuelle. Pythagore, Euclide, Platon et Aristote ont célébré autant l’homme attaché à ce monde-ci que celui qui s’intéresse à la gymnastique de l’esprit. Dans leurs lumières pourraient se reconnaître tous les hommes de la terre. Y compris les juifs qui ont accepté, avec Rabbi Chim’on fils de Gamliel, que le rouleau sacré de la Tora puisse être écrit en grec (Michna Méguila 1, 8). Leur apport à l’humanité est vraiment universel. En revanche, la Loi juive, même si elle a pour vocation d’être universelle par ses principes éthiques dans lesquels tous les hommes peuvent se reconnaître, du fait de ses exigences morales et de sa rigueur éthique comportementale, elle ne s’adresse en pratique qu’à ceux qui sont prêts à vivre une telle expérience au quotidien. C’est cela, d’ailleurs, le sens de l’élection. Cette lumière ne brille qu’au fond de la conscience des hommes. Parce qu’elle ne s’attache qu’au seul sens de la vie, de l’histoire, du destin particulier des hommes et de leur désir d’intimité avec l’essence de ce monde-ci, qui va certainement au-delà du monde du visible. Comment voulez-vous que cette lumière ne soit pas fragile, comme celle de la hanoukia, alors qu’elle est tributaire de la bonne volonté des hommes ? La quête permanente de l’essentiel, à laquelle la Tora invite de prendre part, ressemble étrangement, par ses tâtonnements, à la flamme de la hanoukia qui cherche à aspirer l’huile imprégnant la mèche, sans toujours y parvenir. Rien à voir avec la vigueur de la flamme olympique qui prend appui directement sur son combustible et qui l’enveloppe comme si elle était absolument autonome1. Celle-ci impressionne, car elle est spectaculaire. Elle séduit par sa magie et par sa force. Et la séduction opère toujours ses effets magiques sur les hommes ; elle est universelle. La lumière de Hanouka ne présente aucun de ces attraits pour qu’elle soit exposée au regard des admirateurs de la beauté de ce monde-ci. A moins que notre fascination pour les Grecs soit telle que, même s’il n’y a rien à voir, le fait que nous nous mettions en position d’admiration du beau comme les Grecs, suffise à nous faire sentir virtuellement déjà un peu Grecs ! N’est-ce pas là de la religion-spectacle, sans le spectacle ?

Le traité Soferim rapporte que le jour où, à la demande du roi Ptolémée, en l’an 250 avant e.c., la Bible hébraïque a été traduite pour la première fois en grec par les 72 Sages du Sanhédrine - la Septante -, ce jour-là était « semblable pour le peuple d’Israël à celui où le veau d’or a été façonné ». Pourtant, la Tora a été traduite en 70 langues par Moïse (Sota 32a). Cela signifie qu’elle a vocation universelle ; elle est donc aussi destinée aux Grecs ! Comment justifier une telle sentence sur la traduction grecque de la Bible ? Il semble que les belles lettres grecques disent trop bien les choses pour qu’elles révèlent encore du vrai. Trop belles pour signifier un message authentique ! Nous l’avons dit, le grec jouit d’un statut privilégié et il peut plus que les autres langues traduire la pensée de la Bible hébraïque (Meg. 1, 8) ; mais les Grecs le désirent-ils vraiment ? Leurs préoccupations sont vraisemblablement tout autres que celles du judaïsme et de son Livre. La lecture juive de la Bible ne peut constituer pour eux qu’une curiosité ; ils ne souhaitent pas la partager. En s’appropriant la Bible, ils ne peuvent se comporter envers elle qu’en prédateurs. Le danger qui point, c’est que désormais les juifs eux-mêmes lisent leur Bible comme les Grecs. C’est ce qu’ils avaient fait en fabriquant le veau d’or et en le substituant au D.ieu invisible qui les avait libérés de l’esclavage égyptien. L’histoire de la libération reste la même, mais sa lecture devient tout autre, une fois le D.ieu révélé au Sinaï, son maître d’œuvre, évincé. Lire la Bible hébraïque comme les Grecs, revient à occulter son message intime, qui s’adresse à l’âme humaine ; c’est la transporter dans un univers où seul l’éclat de la culture compte. C’est précisément cela qui nous guette lorsque nous plaçons la flamme vacillante de la Hanoukia sur la place publique. Il n’y a rien à montrer, ni à voir avec les cinq sens dans ce qui relève de l’intimité et de l’âme humaine. Tout juste, nous est-il permis de la placer aux fenêtres ou aux portes de nos foyers, comme pour dire à ceux qui croyaient qu’elle avait disparu à jamais avec l’hellénisation, que l’âme juive brille encore. La placer sur la place publique, comme la torche olympique, peut être assimilée à du marranisme à l’envers : Juif à l’extérieur, avec tous les signes distinctifs des juifs, y compris la présence de la Hanoukia, mais grec à l’intérieur, du fait de la corruption du message juif et de sa contamination par l’esprit grec. La confusion des genres est vite faite dans les esprits. Même dans l’Etat d’Israël, l’ignorance et la confusion des genres sont patentes. Si selon un sondage effectué par l’Institut Guesher en décembre 2007, 98% des Israéliens célèbrent la fête de Hanouka, seuls 40% d’entre eux la relient au récit historique traditionnel. Pour les autres : pour 35%, c’est « une fête de famille », pour 11%, c’est « la fête des beignets » et pour 7%, c’est « la fête des festivals pour enfants ». 2

Ce n’est pas en vain que les Sages du Talmud ont déclaré que « l’alliance que D.ieu a conclue avec Israël ne tient que sur la Loi orale » (Guitine 60b). En effet, seule l’oralité de l’enseignement de la Tora est susceptible de la préserver de la mainmise des autres cultures. Le détournement insidieux des valeurs juives vers des horizons étrangers, qui se fait souvent à notre insu du fait de notre double culture - juive et occidentale, est une assimilation de l’intérieur. Cela revient à faire pénétrer la statue de Zeus dans le Saint des saints du Temple de Jérusalem ! C’est cela le sens immédiat et ultime de la profanation.



Docteur Elie Botbol
Strasbourg


1 Voir Ner mitsva du Maharal de Prague sur Hanouka. Il y explique la différence entre la torche (Avouka en hébreu) qui est interdite et la flamme de Hanouka. Il considère, d’ailleurs, que les bougies sont assimilables à la torche ; elles sont donc iaptes pour les lumières de Hanouka.

2 Hebdomadaire Hamodia en français, n° 6, mercredi 5 décembre 2007.



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