De l’histoire au devoir de mémoire

publié le dimanche 16 décembre 2007
Partagez cet article :



Comment passe-t-on de l’histoire à la mémoire ? Plus clairement, comment la tradition juive pense-t-elle les événements de son histoire et décide d’en célébrer certains, afin de les intégrer dans la mémoire collective de son peuple ? C’est en ces termes qu’a pu se poser aux Hasmonéens la question de l’opportunité de l’institution, dans le calendrier hébraïque, de la commémoration des événements vécus en Judée à leur époque (165 avant e.c.). Nous tenterons, à partir de cet épisode historique, de cerner l’idée de la mémoire d’un peuple, son mode de transmission et le sens de ce qu’on appelle communément l’Histoire sainte.

publicité

L’histoire de Hanouka est connue. On pourrait la résumer succinctement en deux aspects, l’un politico-militaire et l’autre religieux. Suite à la profanation du Temple de Jérusalem et aux décrets mettant en péril leur liberté religieuse, les Judéens s’insurgent contre l’autorité politique grecque au pouvoir. L’armée grecque bat en retraite. Durant cette accalmie et avant la riposte qui ne tardera pas, la famille des Hasmonéens, qui est à la tête de cette insurrection, réinvestit le Temple, le débarrasse de la statue de Zeus à l’effigie d’Antiochus Epiphane et reprend le culte quotidien, dont celui de l’allumage de la ménora.

Quoi d’extraordinaire dans cet événement qui justifie que son souvenir soit spécialement transmis aux générations suivantes et marque un temps fort du calendrier juif ?

Les hauts faits d’armes des héros hasmonéens ? Ce n’est pas dans l’esprit de la tradition juive que de célébrer des faits de violence - même si ceux-ci ne sont intervenus que comme réplique aux provocations de l’oppresseur - et a fortiori si la victoire obtenue n’a été que de courte durée. On ne croit pas non plus, d’ailleurs, dans le judaïsme que l’issue favorable d’une épreuve soit susceptible, à elle seule, de donner raison aux vainqueurs, surtout lorsque l’avantage est acquis par la force des armes. A la rigueur, pourrait-on se réjouir de cette fin heureuse pour les Judéens et pour le répit politique et religieux obtenu après cette insurrection. La Tradition a retenu, comme il se doit à l’issue d’une épreuve collective difficile, la récitation du Hallel durant les huit jours de Hanouka, comme expression de reconnaissance à l’adresse de D.ieu qui a permis le succès inespéré de ce soulèvement.

Qu’en est-il de l’institution centrale de la célébration de Hanouka, à savoir l’allumage quotidien des flammes de la Hanoukia qui se pratique à la veille au soir de chacun des huit jours, en allant crescendo de une à huit flammes ? Trouve-t-il sa justification dans le seul impératif du souvenir du miracle de la découverte au Temple d’une fiole d’huile portant le sceau du Cohen gadol et dont le contenu, tout juste suffisant pour l’allumage d’un jour, a brûlé miraculeusement pendant huit jours ? (Chabat 21b). On peut en douter, car beaucoup d’autres évènements intervenus dans l’histoire juive biblique ou post-biblique, ayant eu des implications autrement plus concrètes et plus vitales, n’ont donné lieu à aucune célébration. Mis à part la fête de Pourim, qui commémore la tentative avortée du génocide du peuple juif, programmé mais qui sera évité in extremis, n’a été jugé suffisamment signifiant par la tradition rabbinique pour que sa transmission prenne la forme d’une pratique religieuse obligatoire pour les générations futures.

En somme, si les faits militaires sont récusés et que le miracle de la fiole est jugé sans portée historique significative, que célèbre-t-on à Hanouka ? Et pourquoi retient-on, en définitive, l’allumage de la Hanoukia ? (Cf. Maharal, chabat 21b)

Il semble que la fête de Hanouka ait été instituée parce qu’une dimension nouvelle du peuple juif s’est révélée aux juifs et au monde à l’occasion de cette épreuve de force entre les Grecs et les Judéens. Et cette dimension est intimement liée à la petite fiole d’huile retrouvée intacte.

En effet, contrairement aux Babyloniens qui les ont précédés et aux Romains qui leur ont succédé, les Grecs n’ont pas détruit le Temple de Jérusalem ; ils l’ont seulement profané. Seulement. Est-ce vraiment un moindre mal ? Certainement pas. Car, si pour ses destructeurs, détruire le Temple était une manière de porter atteinte à un haut-lieu de la nation juive et de neutraliser religieusement son territoire, pour les profanateurs grecs, souiller le Temple revenait à se l’approprier et à le corrompre. Pour les premiers, la destruction signifiait le rejet symbolique de la religion juive et la domination politique d’un peuple ; pour les seconds, la souillure était une manifestation d’un semblant de reconnaissance de la nation juive et une tentative de récupération. En effet, en limitant leur agression à la souillure du Temple, les Grecs ont tendu un piège aux vaincus. L’appât, c’est la bâtisse du Temple restée indemne ; la fibre nationale de ce peuple est préservée. En revanche, l’esprit qui y règne n’est plus le même, il est altéré. Les Grecs ont ainsi préparé le chemin de l’assimilation de ceux parmi les Judéens qui étaient prêts à renoncer à leur identité religieuse tout en conservant un sentiment d’appartenance à leur peuple. Ce que les Grecs tentaient de conquérir, ce n’était pas un territoire mais un peuple, le cœur de ce peuple, son âme. Pour commencer, ils voulaient transformer les juifs en marranes à l’envers : Grecs dans leur intimité et Juifs en façade. La suite n’était qu’une affaire de temps. Et ils ont réussi en grande partie. L’éclat de leur culture, la force de leur armée, l’étendue de leur empire et maintenant la main tendue aux vaincus ne pouvaient que séduire les Judéens ; tout concourait à emporter leur conviction qu’ils auraient tout à perdre en s’entêtant à croire à un possible renversement de la situation. Alors que l’hellénisation des juifs était en marche et que rien ne semblait l’arrêter, la résistance juive faisait pâle figure. A sa tête, les Hasmonéens, qui étaient des cohanim normalement attitrés au service du Temple, mais qui, pour pratiquer leur judaïsme en en ces circonstances, vivaient leur judaïsme cachés dans leurs villages autour de Jérusalem. Et c’est là qu’un général grec vient les provoquer. C’était une provocation de trop ! Il est tué sur-le-champ ; ses soldats réagissent et attaquent. De l’autre côté, on ne pouvait laisser tuer les femmes et les enfants sans les défendre. La résistance juive prend les armes, s’organise et se cache dans le maquis. La lutte est quotidienne jusqu’au recul total du bataillon grec stationné en Judée et la réhabilitation du Temple profané le 25 du mois de kislev, le jour qui sera retenu comme début de la célébration des huit jours de Hanouka.

Il fallait, certes, de l’audace, du courage et une certaine dose d’inconscience du danger encouru pour s’engager dans une telle résistance. Surtout que l’ennemi pouvait se trouver parmi les frères juifs hellénisants conquis à la cause de l’occupant grec. Où, donc, ces Hasmonéens ont-ils puisé cette force et cette ardeur dans le combat, eux qui, selon la loi juive, n’avaient pas le droit de manipuler des armes, eu égard à leur statut de cohanim ? Certainement dans la justesse de leur cause. Mais est-ce suffisant pour entreprendre le combat et la résistance armée ? Probablement pas. D’ailleurs, l’entrée en guérilla était improvisée et elle a dû surprendre et effrayer ses propres meneurs, a posteriori. Mais une fois entreprise et menée jusqu’à son terme, c’est à dire la victoire, que faut-il que nous pensions, nous, de cette aventure ? La Tradition ne commente pas l’événement. Elle n’en retient que la récitation du Hallel pour rendre hommage à D.ieu pour cette victoire inespérée d’une poignée d’hommes faibles, peu nombreux mais Justes face à une armée de métier nombreuse, forte et mécréante (expressions extraites du texte liturgique de ‘Al hanissim). Mais être un Juste ne suffit pas pour avoir automatiquement l’agrément divin pour aucun des actes commis, par avance. Il convient que chacun d’eux soit justifié, et sur le fond et sur la forme. En l’occurrence, le doute nous est permis sur la légitimité de la forme empruntée par les Hasmonéens, celle de la violence !

Mais, outre le Hallel, la Tradition a aussi retenu, comme précepte rabbinique, le rituel de l’allumage des flammes de la Hanoukia. Celui-ci renvoie, certes, au miracle de la fiole retrouvée, mais est-ce suffisant pour en faire un devoir religieux ? Nous avons déjà répondu par la négative. On devine, néanmoins, qu’a posteriori, après la bataille des Hasmonéens, que ce miracle ait pu sembler salutaire pour les esprits troublés par le sang de la guerre et des victimes de part et d’autre. Ils pouvaient y voir la caution divine de leur démarche et de leur action militaire. Mais, fait remarquable, dans la commémoration de cet événement, même si l’action armée avait reçu sa caution religieuse, seul le miracle de la fiole est mis en avant pour la célébration de Hanouka. Ce qui a été retenu pour être pérennisé dans la conscience collective du peuple juif, ce ne sont pas les faits d’armes qui, eux, ont permis le réinvestissement du Temple et le recul de l’armée grecque, mais le miracle de la fiole. Pourquoi ? Parce que la force, quelle que soit sa forme et son contexte historique, ne fait aucunement partie du mode d’existence du peuple juif. On ne pourrait y faire référence à Hanouka sans prendre le risque de la légitimation de son recours dans d’autres situations. On ne croit pas, dans le judaïsme, que la tournure que prend l’histoire soit susceptible, à elle seule, à donner raison aux vainqueurs, surtout lorsqu’elle tourne à leur avantage par la force des armes. C’est la devise du prophète Zacharie qui prévaut pour les Juifs : « Plus fort que la puissance et la force est Mon esprit, dit Yhvh tsévaot » (Zac. 4, 6). Ce n’est peut-être pas un hasard que cette parole pacifique soit tirée de la lecture de la Haftara (extrait d’un livre des Prophètes) lue le chabat Hanouka.

Il convient de souligner ici un fait sans précédent dans l’histoire juive qui pourrait apporter une justification ultime à l’institution de la célébration de Hanouca. Dans un contexte religieux et politique très peu propice au judaïsme, les Hasmonéens ont exposé leurs vies et celles de leurs familles, en s’engageant dans une lutte armée contre les Grecs, afin de réhabiliter le Temple et restaurer la liberté religieuse à Jérusalem. Le Temple avait été inauguré à deux reprises dans le passé, mais jamais encore au prix de tels sacrifices. Au temps du roi Salomon, le peuple juif jouissait d’un Etat indépendant et prospère. Le Temple a été, certes, bâti et inauguré avec beaucoup de faste (I Rois 8, 54 - 66). Plus tard, au temps de Ezra et Néhémie, l’autorisation et des moyens avaient été donnés par l’empereur perse Artaxerxés pour aider à la reconstruction du Temple détruit par Nabuchodonosor. Il a été, lui aussi, investi avec joie, solennité et nostalgie (Ezra 3, 1 - 13). Mais près de deux cents ans plus tard, sous la tutelle politique des Séleucides et dans un climat religieux et politique très troublé, les Hasmonéens ont réussi le tour de force de ré-inaugurer le Temple en ignorant les circonstances historiques, comme si le service divin qui s’y déroulait ne devait souffrir d’aucune manière des aléas du moment. C’est cette petite lumière fragile et vacillante qui brillait au fond du cœur des Hasmonéens que nous célébrons à Hanouka. Sans elle, le miracle de la fiole d’huile n’aurait jamais pu avoir lieu. C’est cette lumière qui a fourni l’énergie nécessaire aux combattants hasmonéens pour résister. A elle seule, elle symbolise l’espoir quand il n’y a plus de raison d’espérer et la force lorsqu’on est à bout de force. Aussi petite soit-elle, elle a pu rivaliser avec la lumière des Grecs et l’emporter. Devant elle, la lumière grecque apparaît aux yeux des Sages du Midrash comme des ténèbres. La tradition juive y tient et la retient comme un symbole oh combien signifiant de l’espoir en ces temps difficiles pour le judaïsme. Elle y entrevoit les prémisses de l’ère messianique où tout s’éclairera d’un jour nouveau, après une longue période d’obscurité, à partir d’une petite lumière jugée insignifiante pendant longtemps par tous, y compris par beaucoup de juifs. Cette lumière n’a pu jaillir que de l’intériorité de l’homme, de sa conscience. Contrairement à la flamme grecque - la torche olympique, celle-là ne dégage aucun éclat, elle n’éclaire même pas vraiment au loin ; et si elle venait à diffuser de la lumière, « on n’aurait pas le droit d’en tirer un profit personnel » (selon le texte liturgique de Hanérot halalou). Pourquoi est-ce ainsi ? Parce que cette lumière symbolise l’essence même de l’homme. C’est le sens de son existence. Et cela ne se négocie pas, au risque de perdre son âme. Elle relève de la conscience et du domaine privé. « La flamme, c’est le commandement, et la lumière, c’est la Loi », dit le psalmiste. Mais il dit aussi : « La flamme de D.ieu, c’est l’âme de l’homme ». C’est cette flamme-âme et cette flamme-commandement, dont l’une est inséparable de l’autre pour le Juif, qu’il fallait préserver. Même dans des circonstances historiques inconfortables, on ne peut y renoncer, eu égard à son caractère vital. En cela, les lumières païennes naturelles du solstice d’hiver et celles plus culturelles des Grecs sont radicalement différentes de celles plus spirituelles et plus essenc-ielles de Hanouka. Peut-être même que le lien généalogique entre ces lumières, s’il en existe un comme certains historiens tel Moshé Benovitz le prétendent, tient plutôt de la distance que les unes ont voulu marquer par rapport aux autres que d’un mimétisme (Cf. Avoda zara 8a). Pour ce qui est des lumières de Noël, il semble qu’il y ait eu volonté des différents empereurs romains du début de l’ère chrétienne (Aurélien, Constantin et Sylvestre I) de faire coïncider la fête païenne du solstice d’hiver avec la nativité pour satisfaire les usages païens d’origine avec l’adoption de la nouvelle religion d’Etat, le christianisme. Ce fût le cas, d’ailleurs, aussi pour le dimanche qui était dédié à l’origine au dieu soleil (sunday : jour du soleil) et qui a été promulgué par décret comme jour de repos dans tout l’empire romain en 321 par Constantin.

A Hanouka, les flammes de la Hanoukia sont, en principe, apposées aux portes des maisons afin de « publier le miracle ». Pourquoi pas au centre des places publiques pour être plus efficace sur le plan médiatique ? Parce que l’espace public n’est pas le lieu naturel pour le symbole de l’intériorité. C’est le foyer familial qui est le plus adapté ou encore un lieu de recueillement comme la synagogue. Pourquoi alors choisir de les placer au seuil des maisons et non pas à l’intérieur ? Parce que, selon la Tradition, il convient de publier le miracle de la fiole retrouvée dans le Temple. Le seuil est le lieu de passage du domaine privé vers le domaine public. C’est le lieu à partir duquel on attire l’attention des passants sur un événement qui se déroule à l’intérieur. C’est cette dimension de l’intériorité, ancienne dans le judaïsme, mais reconquise par le courage et la ténacité des Hasmonéens, qui est remise à l’honneur par la célébration de Hanouka.

En définitive, la célébration de Hanouka, c’est celle de l’âme juive. La dimension nouvelle qu’a introduite cette fête dans le calendrier juif, et la raison de son institution, tiennent à la révélation aux nations comme aux juifs de l’attachement vital que ces derniers ont été prêts - et sont prêts - à lui accorder à l’époque des Hasmonéens - comme aujourd’hui. !



Docteur Elie Botbol
Strasbourg




blog comments powered by Disqus



Articles incontournables