De l’hellénisme à l’assimilation moderne

publié le dimanche 2 décembre 2007
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Méfiance et respect sont les deux termes qui pourraient qualifier l’attitude du judaïsme face à la culture grecque. Méfiance, car lorsque Ben Dama demande à son oncle, Rabbi Yichmaël, s’il peut étudier la sagesse grecque, celui-ci lui répond que ce serait possible à un moment qui ne serait ni jour ni nuit, conformément au verset biblique (Josuë 1, 8) qui enjoint au juif d’étudier la Tora nuit et jour (Ménahot 99b). Dans le traité Sota 49b, on est plus explicite : l’interdit d’enseigner à son fils la sagesse grecque est catégorique. Mais respect également. En effet, dans la Michna Méguila (1, 8), Rabbi Chim’on fils de Gamliel n’autorise l’écriture d’un séfer Tora en langue étrangère que si c’est du grec car, commente le Talmud, « l’esthétique de Yéphet est apte à résider dans les tentes de Chem » (Meg. 9b).

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Comment expliquer ce paradoxe ? Si cette langue peut être intégrée dans le rouleau sacré pour exprimer la parole de D.ieu, n’est-ce pas parce que sa culture véhicule des concepts proches de ceux de la tradition juive ? D’ailleurs, contrairement à la retenue de la diaspora juive en Babylonie et en Perse, avant même la promulgation des décrets d’Antiochus IV menaçant la liberté religieuse en Judée, beaucoup de juifs avaient librement choisi de s’assimiler aux Grecs. N’est-ce pas là déjà le signe d’une proximité de culture ?

Il nous semble qu’il existe un parallèle indéniable entre la tentation de l’hellénisme à l’époque de ‘Hanouca (165 av. e.c.) et celle de l’assimilation à l’époque moderne. La tentation a été grande, car ce sont les Grecs qui ont le mieux et le plus clairement énoncé les grands principes éthiques que le judaïsme a défendus depuis toujours. En s’assimilant, ces juifs avaient l’impression de ne rien renier et de ne renoncer à rien d’essentiel de leur patrimoine. Tout juste, passaient-ils du registre du particularisme à celui de l’universel et, dans ce sens, ils n’y voyaient que des avantages : ils se réconciliaient enfin avec des hommes qui, à leur tour, s’étaient élevés aux valeurs que prônait le judaïsme biblique. Comment donc expliquer à ces juifs qu’ils font fausse route et que le judaïsme n’est ni dépassé ni, désormais, réalisable à travers l’humanisme universel grec ?

Le particularisme du judaïsme, tant dénoncé par certains, ne doit pas être compris comme un repli sur soi ou un manque d’ouverture d’esprit. Car l’esprit critique du Talmud et l’acceptation de la contradiction en son sein même attestent de sa maturité intellectuelle et de sa capacité à s’ouvrir au monde des idées. Que cache alors ce particularisme et comment peut-il se justifier aujourd’hui comme hier ? Il nous semble que c’est là que résident tout le génie du judaïsme et le miracle de sa continuité jusqu’à nous. En effet, l’excellence intellectuelle de l’humanisme universel a montré ses limites autant chez les Grecs que dans l’histoire contemporaine. En effet, comment comprendre que la Grèce qui a révélé au monde la démocratie, l’éthique et la philosophie ait pu, en même temps, accepter en son empire les gynécées (l’équivalent des harems), l’esclavage et le droit de vie et de mort des parents sur leurs enfants ? Et, dans l’histoire humaine, comment se fait-il que tant de crimes et de haine aient été l’œuvre de ceux-là même dont la culture ou la religion prohibaient ces comportements ? Le particularisme juif s’oppose précisément à cette dérive permanente de l’universalisme. Par sa recommandation d’une discipline de vie rigoureuse, il veille à préserver du risque omniprésent de voir déborder le charnel des mœurs sur le spirituel des vérités morales. Les valeurs universelles voyagent facilement, mais où gardent-elles leur véritable visage ? Par leurs concepts, les Grecs ont certes facilité la gestion mentale de la vie intellectuelle et morale mais, en même temps, ils n’ont rien appris aux hommes sur la gestion morale des dures réalités du quotidien. Il existe nécessairement une érosion des vérités lorsqu’elles ne sont transmises qu’en état d’abstractions. D’ailleurs, reste-t-il des juifs parmi les descendants de ceux qui ont voulu émanciper les juifs en les dépouillant de leurs rites et de leur tradition ? Pas grand monde. Des actes, oui des actes imprégnés de sens et de rigueur ! C’est cela le véritable engagement, selon la tradition juive, pour les valeurs universelles ! Cet engagement commence d’abord et avant tout par celui qui porte sur sa propre existence. Comment ? En faisant de sa vie une expérience où la quête du sens se fait au travers des actes ordinaires de la vie quotidienne, et pas seulement au contact des seuls concepts intellectuels - parce que, précisément, la connaissance de ces derniers sert à éclairer chaque instant de la vie.

La célébration de la fête de ‘Hanouca a été instituée dans le calendrier hébraïque pour nous rappeler que l’existence juive est constamment menacée, y compris par ceux qui partagent avec elle des valeurs communes. Si le récit de cette histoire n’a pas intégré le canon biblique, c’est parce que celle-ci se déroule encore sous nos yeux. A nous d’en mesurer le défi et d’ être à sa hauteur.



Docteur Elie Botbol
Strasbourg




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