Terre Promise ou terre compromise ?

Réflexion sur le thème de la propriété de la terre d’Israël à partir de la lecture biblique de ’Hayé Sarah.
publié le samedi 3 novembre 2007
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Le récit de la négociation du caveau de Makhpéla en vue de son acquisition auprès de ‘Efrone occupe la quasi-totalité du premier chapitre de la sidra ‘Hayé Sarah. Sa longue transcription au sein de la Tora n’étonne pas les lecteurs avertis de la Bible hébraïque qui savent que sous l’apparence d’affaires ordinaires - ici une transaction foncière - se cachent des enjeux essentiels. Tentons de saisir l’enjeu de cette opération. Comment Abraham, à qui D.ieu avait déjà fait la promesse de la terre de Canaan, pouvait-il entreprendre un tel achat, et avec insistance ? Est-ce par manque de confiance dans la parole divine ou est-ce la manifestation d’une certaine impatience par rapport à sa réalisation ?

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Il convient de revenir, en fait, sur le sens de la promesse de la terre. Cette promesse est surprenante à double titre. D’abord, parce qu’elle a précédé celle de la descendance et nous comprenons mal son caractère prioritaire. Puis, si la fécondité ne dépend pas du seul vouloir de l’homme - et sa promesse a pu rassurer Abraham sur la pérennité de son héritage spirituel et moral -, il est difficile d’admettre que la possession d’un territoire puisse constituer une condition à la réalisation de la vocation de l’homme sur terre. D’ailleurs, si tel était le cas, l’initiative de la conquête ou de l’acquisition aurait pu être laissée à Abraham qui, par ses propres moyens et en usant de son autorité de prince, aurait réalisé ce dessein sans devoir bénéficier d’une promesse divine en ce sens.

Il semble qu’il y ait eu dans la promesse divine une volonté de faire barrage à une appropriation classique de la terre. En effet, dans l’acquisition d’un bien, dés lors que la cession du bien a eu lieu, l’affaire est close ; l’histoire entre les deux protagonistes s’achève avec la transaction. Dans la promesse, l’ombre du donateur plane toujours sur la donation. Si juridiquement le bien est bien devenu propriété du bénéficiaire, moralement la personnalité du donateur reste toujours associée au bien, et ce, d’autant plus lorsqu’il existe des clauses restrictives ou suspensives dans la jouissance du bien. Aussi, la quiétude et le sentiment d’être chez soi se trouvent troublés par la nature et les clauses de la donation. Il suffit que celles-ci ne soient pas respectées, que la jouissance du bien ne soit pas conforme à l’esprit de la donation pour qu’un sentiment d’usurpation s’installe de part et d’autre.

Dans la promesse de la terre à Abraham, il est clair que la personnalité de D.ieu - avec tout ce qu’elle signifie en termes de bienveillance mais aussi d’exigence - devenait désormais intimement liée à cette terre. Indépendamment de toute la charge spirituelle historique qui sera associée plus tard à cette terre, dés lors que celle-ci a été promise à Abraham, elle devenait le terrain où se joue l’histoire de D.ieu avec les hommes. Elle devenait aussi pour les descendants d’Abraham « le bijou de famille » dont on ne peut pas faire n’importe quel usage, eu égard à l’histoire de son origine ! Ajoutez à cela des clauses restrictives de jouissance et voilà la terre, censée assurer la sécurité et le refuge pour ses habitants, se transformant en une résidence sous tutelle avec un important cahier des charges. En l’occurrence, avant même la promulgation des lois relatives à la Terre qui seront données au Sinaï, telle la chemita (la jachère de l’année sabbatique), on pouvait pressentir ces clauses déjà à partir de l’origine et du mode de transfert de cette terre à Israël : celle-ci sera, en effet, retirée par la force aux cananéens qui y résidaient, car ils s’adonnaient à des abominations (Lev. 18, 27). Le peuple d’Israël sera alors traité d’usurpateur par ses prédécesseurs sur cette terre et menacé constamment d’en être délogé, et même décimé sur place. Sa seule défense consistera alors à opposer la promesse divine faite à Abraham. Mais il faut encore qu’il soit en adéquation avec l’esprit de cette promesse pour y défendre sa place. Voilà donc la Terre Promise devenue le lieu même où la paix et la sécurité ne dépendent pas de la seule volonté des hommes à vivre ensemble, mais aussi du respect par le peuple juif des termes de son alliance avec le D.ieu d’Abraham qui a promis cette terre. Les lois agricoles, sociales et religieuses de la Tora viendront plus tard conforter l’idée que la terre ne doit pas favoriser le repli sur soi et l’individualisme mais plutôt l’ouverture sur autrui et sur la transcendance.

L’acquisition par voie légale du caveau de Makhpéla par Abraham se trouve de facto justifiée pour les Justes qui ont réalisé pleinement leur vocation d’hommes et de femmes. Les Justes qui ont rempli les conditions de la Promesse peuvent reposer en paix et de plein droit dans cette terre qui aura été le lieu de l’enjeu de leur existence. Pour Abraham, acquérir le caveau de Makhpéla pour inhumer Sarah était une manière d’honorer son épouse et de lui reconnaître cette place de plein droit en terre d’Israël, tout comme plus tard le roi David acquerra le terrain sur lequel le Temple de Jérusalem sera construit !



Docteur Elie Botbol
Strasbourg




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