Responsabilité et destruction du Temple

publié le dimanche 22 juillet 2007
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Le jeûne du 9 av commémore la destruction du premier et du second Temple de Jérusalem. Jour de la destruction d’un lieu hautement symbolique du peuple juif, certes, mais aussi jour de l’exil, de la déportation et de la mort par le glaive, la famine et la soif de centaines de milliers de juifs de Judée. Une nouvelle ère s’ouvrait pour les survivants après cette catastrophe humaine et spirituelle pour le peuple juif, celle du deuil de tout ce qui avait été vite perdu mais difficilement conquis, du désespoir face à l’adversité, puis celle de la consolation et d’une laborieuse reconstruction. Nous sommes encore là, malgré tant et tant d’épreuves que le peuple juif a traversées depuis cet événement, et c’est déjà un miracle en soi. Notre retour sur la terre d’Israël a pu aussi se réaliser après près de deux mille ans d’exil, mais le Temple n’est toujours pas reconstruit. Année après année, la Tradition demande que nous commémorions par le jeûne du 9 av cette destruction.

Il n’est pas facile d’accepter de se voir incriminer dans un événement malheureux auquel nous n’avons jamais pris part. Et encore moins si celui-ci s’est déroulé des centaines, voire des milliers d’années avant notre propre venue au monde. Pourtant, le Talmud déclare que « tout celui qui ne voit pas la reconstruction du Temple de son vivant doit se considérer comme contemporain de sa destruction » (Yérushalmi Yoma). Quel peut être le sens de cette responsabilité rétroactive ? - Les mêmes causes produisent les mêmes effets : si le Temple n’est pas reconstruit en notre temps, c’est que manifestement la corruption des hommes qui a causé sa destruction - et le judaïsme croit à cette relation de causalité - perdure depuis cette époque. Aussi si, historiquement parlant, notre responsabilité n’est nullement engagée pour les errements de nos ancêtres, le fait que le Temple ne soit pas reconstruit en notre temps témoigne de notre déchéance morale et spirituelle. Le ton cru de cette sentence talmudique a pour but de nous inciter à réaliser un examen rigoureux de notre comportement individuel et collectif, afin de faire cesser cet état de destruction dans lequel chacun a certainement une part de responsabilité. La tradition juive a toujours été tournée vers l’avenir en scrutant sans détour ses défaillances du passé. Le prophète Jérémie a appelé, maintes fois et au péril de sa vie, ses contemporains à cette introspection, pour éviter la destruction du premier Temple (586 avant l’ère courante) ; le Talmud n’hésite pas, non plus, à stigmatiser les faiblesses morales et sociales des générations contemporaines du second Temple (70 après e.c.). Même si cet exercice est douloureux et demande beaucoup de lucidité et de probité, il est indispensable de le réaliser afin de permettre la réhabilitation des hommes et de la communauté d’Israël auprès de D.ieu ; le salut du peuple juif passe par là.

A propos de l’étendue de notre responsabilité, le Talmud rapporte que les lévites servant au Temple et les Sages qualifiés de « Justes parfaits » ont été les premiers à subir la catastrophe de la destruction du premier Temple (Chabat 55a). Pourquoi n’ont-ils pas été épargnés et pourquoi ont-ils été les premiers à être sanctionnés ? - Parce que, dit le Talmud, ils étaient coupables de leur silence ! - Mais auraient-ils été entendus s’ils avaient parlé ? - Pas sûr, et probablement pas. Mais ils n’étaient pas quittes pour autant du devoir de sortir de leur réserve. Si le lien avec les mécréants n’est pas établi par la parole, par quoi le serait-il ? La responsabilité, la bienveillance et la solidarité ne sont pas caduques même dans ces situations extrêmes. Les hommes - et les plus conscients d’entre eux du désastre moral en premier - doivent mettre à contribution leur génie et leur intelligence pour surmonter ces difficultés de communication. N’est-il pas dit dans la Tora que les meurtriers devant être exilés dans les villes de refuge étaient reclus là jusqu’à la mort du Cohen gadol et qu’à ce moment là seulement ils étaient réhabilités ? En quoi le Cohen gadol était-il impliqué dans les meurtres commis pour que sa mort signe la fin de la réparation de ces crimes ? - Parce que remplir cette fonction revient à s’engager à agir au-delà des paroles et des actes ; il devait parler et agir, certes, mais il devait aussi faire impression par son comportement exemplaire sur les cœurs et les esprits du peuple jusqu’à communier avec lui et lui inspirer les valeurs, dont celle du respect absolu de la vie. Même un meurtre commis par inadvertance par un juif pouvait lui être imputé et engager sa responsabilité morale.

Cette infinie responsabilité incombe en fait à tous, chacun selon ses possibilités et ses aptitudes. Si certains juifs sont fâchés avec la communauté ou que leur adhésion au judaïsme est faible pour diverses raisons propres à leurs parcours de vie ou à notre génération, la parole bienveillante et responsable doit toujours être de mise pour rapprocher les cœurs, avant de pouvoir coordonner les esprits. Ainsi, par cet effort d’amour nécessaire envers nos semblables, nous pourrions rétablir le lien, neutraliser « la haine gratuite » qui nous a causé tant de torts, et favoriser ainsi un climat propice à la reconstruction du Temple, celui de l’unité du peuple juif.



Docteur Elie Botbol
Strasbourg




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