Léonard Bernstein : un destin juif dans le siècle...

publié le samedi 30 juin 2007
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Le problème des œuvres incontournables, c’est qu’elles bloquent le passage. Tel est le cas de la comédie musicale « West Side Story », composée par Léonard Bernstein en 1957, et dont tout le petit monde de la musique classique s’apprête à fêter dignement le jubilé. Ainsi, cinquante ans après sa création, la très célèbre comédie musicale américaine, popularisée jusqu’à la rupture d’anévrisme par le film de Robert Wise, retrouve une nouvelle jeunesse sur les planches de Broadway. Une tournée mondiale suivra, passant notamment par Paris. Autant dire que nous allons en souper des « Shark » et des « Jets »... Poings serrés, pas chassés, claquements de doigts cadencés... love-story naïve et murs délabrés de l’Upper West Side, New York. On aurait beau jeu de faire remarquer que de nos jours les bandes rivales s’attaquent au fusil d’assaut et que les new-yorkaises branchées ont renoncé définitivement à la jupe plissée... la poésie demeure.

Mais le problème des œuvres incontournables, c’est qu’elles bloquent le passage. L’empan de la créativité de Léonard Bernstein ( 1918-1990 ), s’étend bien au-delà de la comédie musicale... depuis la musique symphonique jusqu’à la musique religieuse, en passant par d’ambitieux cycles vocaux méconnus. Mais certains artistes sont manifestement condamnés à être les hommes d’une seule création : on pense à la Carmen de Georges Bizet, qui a complètement éclipsé ses autres œuvres lyriques ; on pense à l’Adagio de Samuel Barber qui a jeté dans l’oubli le reste de son catalogue ; on pense au Boléro de Ravel, et même au Pierrot lunaire de Schoenberg, pourquoi pas...

La gloire mondiale de Léonard Bernstein n’est pourtant plus à démontrer. La plupart des mélomanes occidentaux le connaissent bien, d’abord, comme chef d’orchestre, directeur musical de l’Orchestre philharmonique de New-York dans les années soixante, et chef associé à quelques unes des plus prestigieuses phalanges internationales : l’Orchestre philharmonique de Vienne, l’Orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam, l’Orchestre symphonique de Londres et l’Orchestre national de France. On a certainement pas oublié la dynamique qu’il a impulsé à l’Orchestre philharmonique d’Israël, qui fut sa dernière grande famille musicale, et avec qui il a enregistré un exemplaire cycle des symphonies de Gustav Mahler. Mais n’oublions pas que la plupart des mélomanes connaissent bien Bernstein grâce aux « Young People’s Concerts », émissions de télévision ( 1958-1973 ), régulièrement rediffusées, ludiques et élégantes, destinées à un public familial, qui ont fait la culture musicale de générations entières de kids grossiers, ignorant tout de la « forme sonate » et du répertoire de Stravinsky. La recette du succès ? Un art de la didactique à toute épreuve, une élégance vintage qui ne laisse pas indifférentes les mères de famille, une télégénie évidente, et un indéniable goût du show...

Ce que l’on connaît moins, en général, c’est le Léonard Bernstein intime... le Bernstein authentique. L’opiniâtre travailleur attaché à son « Œuvre » musicale, le père de famille exemplaire, le chef d’orchestre qui défendait les opus d’autres compositeurs comme si leur survie en dépendait, et la sienne aussi... On connaît moins bien le Bernstein authentique... celui qui a composé une étonnante « Messe » en 1971 pour orchestre symphonique traditionnel et orchestre de « rock », celui qui a composé en 1954 un étrange concerto pour violon, « Serenade », sur l’ambitieux argument du Banquet de Platon... on connaît moins bien le Bernstein composant dans les années cinquante une musique de film pour Elian Kazan, ou écrivant un cycle vocal en langue française, « La bonne cuisine », sur la trame baroque des pages d’un livre de recettes culinaires... On connaît moins bien le mystique juif, passionné par la Thora, écrivant de nombreuses œuvres d’après le texte sacré ou inspiré par la culture hébraïque ( dont son cycle symphonique : « Jeremiah », « The age of anxiety » et « Kaddish », ainsi que les pièces « Dybbuk », « Halil », etc. )

Bernstein, certainement un peu farceur, déclarait quelques jours avant sa mort qu’il décidait de cesser de diriger des orchestres pour se consacrer exclusivement à la composition. Que c’était mieux comme ça... que c’était plus prudent. Peu après l’annonce de sa mort, le violoniste Isaac Stern déclarait : « Une époque spectaculaire de la musique américaine disparaît... ». En effet... et il faut remarquer que la musique classique américaine s’était bien cherchée auparavant, entre l’intégration de la syncope jazzique avec Aaron Copland ou George Gershwin, et l’ingestion de la tradition musicale européenne Mitteleuropa, avec force cordes lyriques et pathos tragique. L’œuvre de Bernstein marque assurément la réussite, manifeste et internationale, du projet démesuré et naïf qu’était la musique classique américaine... qu’est-ce que la « musique américaine » ? La musique d’une bande de migrants européens, affamés, plutôt incultes, amateurs de cantiques religieux protestants et imprégnés de culture européenne... ? Même Dvorak, compositeur tchèque invité au conservatoire de New-York à la toute fin du XIX ème siècle, ne parvint pas, avec sa fameuse « Symphonie du nouveau monde » ( n°9 - opus 95 ), à donner une réelle identité nationale à la musique nord-américaine... croyant à tort que cette dernière devait se nourrir des chants traditionnels indiens, les « native americans ». Bernstein avait, de son côté, parfaitement compris ce qui faisait le corps et l’esprit de la musique américaine : une spontanéité franche jusqu’à la brutalité, un goût décomplexé du « récit » mélodique, une disposition naturelle au spectacle...

Dans une « master-class » filmée en 1987, Léonard Bernstein disait que la direction d’orchestre devait permettre de « communiquer l’esprit de la musique ». « Communiquer », s’il vous plait...qu’on me permette de le souligner... Qui, aujourd’hui, oserait encore cette conjonction politiquement incorrecte des mots « communiquer », « esprit » et « musique » ? Communication et art... stratégie et gratuité. Efficacité. Transmission.

Comme nous le disions ci-avant : le problème des œuvres incontournables, c’est qu’elles bloquent le passage. Espérons que le succès médiatique annoncé de la reprise internationale de « West-Side Story », dans quelques mois, ne masquera pas l’ensemble de l’œuvre de Bernstein, compositeur juif-américain authentique et « communicateur » de musique hors-pair...

Par François-Xavier Ajavon.






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