Le deuil du Omer

publié le dimanche 22 avril 2007
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La période comprise entre Pessa‘h et Chavou‘oth, appelée ‘Omèr, est marquée, on le sait, par des pratiques proches de celles du deuil. C’est ainsi, par exemple, que l’on ne fréquente pas les salons de coiffure et que l’on ne célèbre pas de mariages (Choul‘han ‘aroukh, Ora‘h ‘hayim493).

De fait, cette période, tout au long de l’histoire, a été marquée par des événements tragiques : Les massacres des communautés juives de France et d’Allemagne au moment des Croisades, ceux perpétrés en Pologne en 1648 et 1649 par Bogdan Chmielnicki et ses Cosaques, et bien d’autres encore...

A l’origine de cette fatalité se situe un événement relaté dans le Talmud (et avec des variantes dans divers Midrachim) :

« Rabbi ‘Aqiva avait douze mille couples de disciples, et ce de Guivath à Antifras (en clair : « du nord au sud d’Erets Yisrael »), et ils sont tous morts dans la même période, la raison en étant qu’ils ne s’honoraient pas l’un l’autre. C’est pourquoi le monde a été dévasté (Rachi : « La Tora fut entièrement oubliée »), et ce jusqu’à ce que Rabbi ‘Aqiva se rende chez les « maîtres du sud » et y enseigne [la Tora] à rabbi Méïr, à rabbi Yehouda, à rabbi Yossi, à rabbi Chim‘on [bar Yo‘haï] et à rabbi El‘azar ben Chamou‘a. Et ce sont eux qui ont rétabli la Tora [en Israël] à cette époque-là. Et l’on a enseigné dans une barayethaqu’ils sont tous morts de askara (« diphtérie »)... » (Yevamoth62b).

C’est en souvenir de cette catastrophe que nous portons le deuil pendant trente-deux jours, le trente-troisième (lag ba‘omèr) étant au contraire un jour de fête.

De nombreuses questions surgissent à la lecture de cette Guemara :

En premier lieu, qu’ont fait de si grave les disciples de Rabbi ‘Aqiva, dont il est écrit qu’ils « ne s’honoraient pas l’un l’autre », raison pour laquelle ils sont morts ? D’autre part, pourquoi le texte parle-t-il de « douze mille couples », et non de « vingt-quatre mille disciples » ?

N’imaginons surtout pas que les vingt-quatre mille disciples de Rabbi ‘Aqiva sont morts parce qu’ils se comportaient en garnements dans la cour de récréation où ils auraient réglé leurs querelles personnelles. Ces étudiants étaient en réalité des personnalités de très haut niveau, et ils seraient devenus d’éminents chefs spirituels en Israël si... dans leurs relations avec leur compagnon d’étude (‘havroutha), [le collège des disciples de Rabbi ‘Aqiva comptant douze mille ‘havrouthoth], ils avaient témoigné à celui-ci du respect pour son point de vue, et s’ils ne s’étaient pas obstinés à faire prévaloir le leur.

Si, idéalement, « la jalousie entre érudits augmente la sagesse » (Baba Bathra21a), encore doit-elle s’exprimer dans le respect de l’opinion de l’autre.

Dans la même ligne, le Maharcha (Rabbi Chemouel Eliézèr Edels [Pologne 1555 - 1631]) explique qu’ils sont morts parce qu’ils ne s’appliquaient pas le verset : « ... car [la Tora] est ta vie et la longueur de tes jours... » (Devarim30,20). Les disciples de Rabbi ‘Aqiva n’ont pu se voir appliquer ce verset, car le manque de respect qu’ils portaient à la Tora de leur ‘havroutha signifiait une grave lacune dans la leur propre. C’est pour cette raison qu’ils ont perdu leurs vies et « la longueur de leurs jours ».

Ces décès se sont poursuivis, cette année-là, pendant toute la période s’étendant de Pessa‘h à Chavou‘oth, avec la seule exception du trente-troisième jour du ‘omèr.

Le Maharal (‘Hiddouchei aggadoth1,133) insiste, références talmudiques à l’appui (Meguila28a, Berakhoth28b), sur l’importance du respect dû à autrui. Lui témoigner de la considération est la condition même d’une longue vie. Et c’est parce que les disciples de Rabbi ‘Aqiva n’y ont pas été attentifs qu’ils sont morts. Leurs décès se sont situés précisément entre Pessa‘h et Chavou‘oth, période du calendrier pourtant faste, et ils sont morts de cette maladie mystérieuse appelée askara pour que l’on sache effectivement que leur mort a été une punition et que ses causes n’étaient pas naturelles.

La période qui sépare Pessa‘h de Chavou‘oth, poursuit le Maharal, est marquée par l’honneur dû à la Tora, et les disciples de Rabbi ‘Aqiva ont disparu parce qu’ils ne lui témoignaient pas cet honneur (kavod). Or, la guematria (« valeur numérique ») des lettres composant le mot kavod est précisément trente-deux.

C’est pour cette raison que l’épidémie a cessé le trente-troisième jour du ‘omèr (lag ba‘omèr), seuls ceux qui avaient déjà contracté la maladie étant morts ensuite.

Pourquoi la mort des disciples de Rabbi ‘Aqiva, pour tragique qu’elle ait été, mérite-t-elle encore aujourd’hui trente-deux jours de deuil, alors que le peuple juif, depuis la destruction des deux Temples jusqu’à la Choah, en passant par les Croisades, l’Inquisition, et d’autres massacres encore, a subi des catastrophes bien plus meurtrières, non marquées par des célébrations particulières ?

Si, en outre, les disciples de Rabbi ‘Aqiva sont morts à cause de leurs fautes, pourquoi portons-nous leur deuil ? Ne méritaient-ils pas leur punition ?

Pour comprendre cet épisode qui a donné lieu à ce deuil, il faut le replacer dans le contexte de son époque. Nous sommes vers l’an 135 de l’ère commune, une soixantaine d’années après la destruction du deuxième Temple, et une révolte vient d’éclater contre les Romains, celle de Bar Kokhba.

Pendant quelque temps, Rabbi ‘Aqiva, persuadé que celui-ci était le Messie, lui apporta son soutien complet (Yerouchalmi Ta‘anith4,5). Cependant, lorsque Bar Kokhba accusa de trahison Rabbi El‘azar (son oncle, selon certaines sources) et le fit exécuter, Rabbi ‘Aqiva cessa d’en être le défenseur.

On connaît la suite : Les Romains ont remporté sur Bar Kokhba et ses partisans une victoire décisive, ils ont pris et détruit Bétar, en même temps qu’ils se sont livrés à de vastes massacres sur les Juifs restés en Judée.

Avec ces catastrophes se sont éteints pour longtemps les espoirs de la proche venue du Messie. Bar Kokhba n’a pas été un faux Messie, mais un Messie manqué. Sa défaite a été un immense désastre. Pour Dion Cassius, historien grec de Rome, celui-ci aurait coûté aux Juifs 580000 victimes par l’épée, en plus de ceux qui sont morts de faim et de maladie.

C’est pour cette raison-là que nous portons aujourd’hui encore le deuil. Si la période du ‘omèr est marquée par de la tristesse, ce n’est pas seulement à cause des élèves de Rabbi ‘Aqiva, mais surtout à cause de la faillite de l’espérance semée par Bar Kokhba. Tous les malheurs, toutes les persécutions, tous les massacres dont nous avons été victimes depuis lors portent la marque des événements qui ont eu lieu sous Bar Kokhba.

Il faut bien comprendre que les récits contenus dans le Talmud sont restés fortement imprégnés de la terreur qu’ont fait régner les conquérants romains, et qu’ils sont parfois marqués par la crainte de la censure que ceux-ci imposaient sur les ‘hakhamim.

Lorsque la Guemara écrit que les disciples de Rabbi ‘Aqiva « ne s’honoraient pas l’un l’autre », nous ne savons pas exactement ce que veut dire cette expression, mais nous pouvons essayer de la « décoder ».

Nous savons que ces disciples étaient des hommes de haute stature, et donc que leurs fautes et leurs déficiences, de faible gravité si on les avait pesées à l’aune de nos valeurs actuelles, devaient en revanche être perçues avec sévérité à leur époque.

Un ilot de sérénité est cependant apparu au milieu de cet océan de larmes : Nous avons vu que Rabbi ‘Aqiva, après la catastrophe, s’est rendu « chez les maîtres du sud » où il a eu cinq nouveaux disciples, dont rabbi Chim‘on bar Yo‘haï. Celui-ci, on le sait, a notamment révélé à ses propres disciples les secrets de la mystique contenus dans le Zohar. Nous savons également que les Romains l’ont condamné à mort, mais qu’il a été miraculeusement sauvé et qu’il a survécu de longues années, après quoi il a été emporté au Ciel (voir Chabbath33b).

C’est en son souvenir que lag ba‘omèr a été institué comme une fête, et que toutes les restrictions qui marquent les semaines précédentes sont alors levées.

Notre rêve messianique, s’il a été retardé, ne s’est pas affaibli. Il s’est renforcé au cours des générations, mais si lag ba‘omèr en marque le réveil, c’est à travers les mystères du Zohar. Aussi ne peut-on pas en parler aussi ouvertement que nous le faisons, autour de la table du Sédèr, des événements de la sortie d’Egypte. Il ne peut être évoqué qu’à travers l’écran derrière lequel se dissimulent les secrets révélés par rabbi Chim‘on bar Yo‘haï.

Voilà pourquoi ce sont les malheurs qui ont traversé la vie de Rabbi ‘Aqiva qui marquent cette période, comme pour marquer les limites infranchissables de ces secrets.

(Voir Rabbi Pin‘has STOLPER, « The mystery of Lag Ba‘omer ».)







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