La génération suivante

publié le mardi 17 avril 2007
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Sermon prononcé à l’occasion du Yom HaShoah 5767

Synagogue du MJLF-Beaugrenelle le 15 avril 2007


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Ce n’est pas sans émotion et hésitation que j’ai accepté l’honneur que mon père, le rabbin Daniel Farhi, m’a fait cette année en me confiant le soin de prononcer à l’occasion de ce Yom HaShoah dans lequel nous entrons, ce sermon qui était devenu un rituel et un moment fort de cette commémoration. Je l’ai accepté car je pense que ma génération a des choses à dire. Je suis de cette majorité d’hommes et de femmes qui n’avons pas vécu les ténèbres de la Shoah. Nous ne l’avons pas vécu mais nous vivons pourtant avec au quotidien.

Il est parfois confortable de penser qu’une génération succède à la précédente en se construisant sur des bases nouvelles. On aimerait penser que pour construire l’avenir il suffit de se débarrasser des pesanteurs et des souffrances du passé. On pourrait penser que la Shoah trouve sa seule place dans les manuels d’histoire juive, une histoire proche certes, mais seulement une histoire.

Au sortir de Pessah, nous le savons, notre histoire bien que séculaire construit notre présent : « Nous avons été esclaves du Pharaon en Egypte » lit-on dans la Haggadah. « Nous avons été déportés dans les camps de la mort » pourrions-nous dire aujourd’hui. Mais là s’arrête l’identification de ceux qui n’ont pas connu la Shoah. Nous ne portons pas sur notre bras un matricule gravé à tout jamais, nous n’avons pas vécu la peur et la souffrance dans notre cœur et dans notre corps. Nous ne sommes pas ressortis des camps de la mort en comptant les rares survivants parmi les nôtres. Nous ne portons pas cette angoisse permanente lorsque l’on entend un cri dans la rue ou un train qui se met en marche. Nous n’avons pas des compagnons de captivité qui, lors des fêtes et des célébrations, s’échangent un regard ou une expression qu’eux seuls peuvent comprendre. Nous n’avons pas cette énergie qui nous ferait parcourir les écoles pour témoigner inlassablement. Cette expérience là est unique, tout comme la Shoah revêt un caractère unique dans l’histoire des génocides et des persécutions.

Alors nous aujourd’hui, les trentenaires, quadras et autres quinquagénaires, en quoi ce Yom HaShoah devrait-il être autre chose qu’un profond moment de commémoration et de souvenir ? Notre génération doit être consciente de sa responsabilité et l’affirmer face aux anciens déportés et témoins de la génération de la Shoah. Nous avons symbolisé cette responsabilité par l’allumage de ces six grandes bougies par des enfants accompagnés d’anciens déportés. Ces bougies qui évoquent les six millions d’âmes humaines exterminées et qui se sont élevées des profondeurs de l’abime vers le jardin d’Eden, sont autant de flambeaux que les plus jeunes générations saisissent en affirmant que ces âmes vivent en nous. Car si les nazis ont cru que l’absence de sépulture signifiait l’oubli, nous répétons depuis plus de 60 ans que la véritable sépulture de nos frères et sœurs réside dans le cœur des vivants. C’est parce que chaque enfant juif qui vient au monde porte en lui l’âme d’un aïeul exterminé, que chaque enfant juif est porteur de victoire. « Lo hamétim Yehallelouya », « ce ne sont pas les morts qui Te louent » nous dit le psalmiste. Cette phrase je l’entends comme une accusation devant Dieu. Dans cinq semaines, mon fils ainé célébrera sa Bar Mitsvah. Je veux qu’il sache que si son grand-père n’avait pas été caché par des Justes que la République vient d’honorer doublement, au Panthéon et en leur remettant la Légion d’honneur, je veux que mon fils sache qu’il n’existerait probablement pas. La Bar Mitsvah représente le premier acte de louanges envers Dieu librement consenti par un jeune. « Lo hamétim Yehallelouya », « ce ne sont pas les morts qui Te louent ». Devons-nous ce miracle de la survie de notre peuple à Dieu ? Ne devons-nous pas plutôt ce miracle à cette génération de l’immédiate après-guerre qui a puisée au plus profond de soi l’espérance qu’un avenir existerait ?

Depuis ma plus tendre enfance, j’ai vécu au milieu de ces témoins. Je les ai vus à Cologne entendre le jugement de leurs bourreaux. Qu’ils étaient dignes, sans vengeance mais dans une foi inébranlable dans une justice humaine et dans une quête absolue de vérité ! J’ai foulé le pavé parisien lors de différentes manifestations, ils arboraient sur leurs vêtements l’étoile jaune qui fut jadis celle de l’infamie et qui représentait alors le blason de la fierté. J’ai vu ces témoins lors d’inhumations qui accompagnaient leurs amis vers une ultime demeure de marbre avec un nom gravé et qui y voyaient une fin digne et respectueuse de l’Homme. Sur ces tombes figurent deux dates : celle de la naissance et celle de la mort mais je sais qu’en réalité figurent d’autres dates, celle des années de la Shoah. Fatalistes ou philosophes, ces témoins comptent les années de vie depuis la Shoah jusqu’à la mort. Autant d’année prises sur la barbarie. Et pourtant combien de fois me suis-je fais violence pour prononcer les prières traditionnelles de l’inhumation : « Béni sois-Tu Eternel, Juge de vérité » ou encore « c’est l’Eternel qui donne, c’est l’Eternel qui reprend que Son Nom soit loué » et enfin « Nous te louons lorsque Tu donnes la vie et nous Te louons lorsque Tu la reprends car nous avons la conviction que tes sentences sont parfaites ». Vient ensuite le temps du commentaire de la prière en disant qu’elle vaut pour des morts « normales » au terme d’une vie remplie et « rassasiée de jours » pour reprendre l’expression biblique. Ce sentiment de l’absurde, de l’anormalité nous en sommes tous pénétrés. Non, Dieu ne peut pas avoir voulu la Shoah ou même avoir simplement été silencieux dans une éclipse. Non Dieu n’était pas à coté de Ses enfants lorsqu’ils entraient dans les chambres à gaz ou dans les fours crématoires.

Notre génération est celle qui a le devoir sacré de se réconcilier avec Dieu. N’attendons pas de la génération de la Shoah qu’elle vive un judaïsme basé sur une croyance inébranlable. N’attendons pas de cette génération qu’elle soit celle qui nous apprenne à revenir vers Dieu. C’est à nous de trouver le chemin qui nous conduira vers Lui. Cette réconciliation ne peut pas se faire sans le questionnement. Il ne suffit pas de dire que la force du Judaïsme repose dans la faculté de poser des bonnes questions et donc de rendre caduques toute tentative de réponse ou d’argument. Nous devons continuer d’interroger Dieu sur Son absence durant la Shoah. Nous devons continuer de Lui demander où Il était. Notre génération ne sera pas celle qui fournira des réponses mais elle sera celle qui renouera avec sa foi en dépit de ses questions. Simone Veil a d’une phrase résumé cet impératif jeudi dernier : « La Shoah est « notre » mémoire et « votre » héritage. »

Nous nous engageons solennellement devant nos aînés à faire de cet héritage une œuvre de mémoire, de transmission et de vie.

Qu’il me soit permis en ce jour de conclure mon propos par l’une des deux bénédictions pensées par le Rabbin Daniel Farhi et qu’il nous soumettait l’année dernière : « Béni sois-Tu Eternel, notre Dieu, maître de l’univers, Toi dont le pouvoir n’a pas empêché l’innommable de se produire, Toi qui nous a sanctifiés par Tes commandements, mais qui n’a pu épargner ceux qui les pratiquaient fidèlement, qui nous a ordonné de nous souvenir et de ne jamais oublier, qui nous a ordonné de placer la mémoire de nos disparus au-dessus de toutes nos joies, sous peine que notre droite nous fasse défaut et que notre langue se colle à notre palais. Toi qui nous as ordonné de conserver notre humanité, même au sein de l’enfer. Toi qui as fait retrouver le chemin de la terre d’Israël aux survivants de l’horreur absolue. Sois béni Eternel qui nous ordonne la fidélité à nos morts » Amen.



Gabriel Farhi
Rabbin
AJTM - Alliance pour un Judaïsme Traditionnel et Moderne
Aumônier israélite des hôpitaux de l’AP-HP
Chroniqueur sur Judaïques FM 94.8




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