L’Holocauste : hier ou demain ?

publié le mardi 17 avril 2007
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L’Holocauste peut-il se rééditer dans le monde et en Russie ? Cette question était le leitmotiv du Marathon de la mémoire des 6 millions de Juifs, des victimes du nazisme et des héros de la Résistance qui a eu lieu à Moscou.

La Journée de l’Holocauste et de l’Héroïsme est célébrée à la suite d’une décision de la Knesset israélienne dans de nombreuses communautés juives de par le monde. Elle est liée à la date du soulèvement du Ghetto de Varsovie, en 1943. Des initiatives commémoratives ont débuté à Moscou le 15 avril, avec la visite par les élèves de 11 écoles de la capitale du musée de l’Histoire de l’héritage juif et de l’Holocauste à la Synagogue mémoriale, sur le mont Poklonnaïa. Ils y ont rencontré d’anciens prisonniers du Ghetto et des Justes - ces hommes et ces femmes qui, durant la guerre contre les nazis, ont sauvé des Juifs, en dépit du danger que cela représentait pour leur propre vie. Puis a eu lieu une soirée de recueillement, organisée par le fonds Holocauste, avec le concours de l’ambassade de l’Etat d’Israël, du gouvernement de la ville de Moscou, de l’Union internationale des Juifs anciens prisonniers du fascisme et de toutes les grandes organisations juives de Russie. Ce relais de la mémoire devait s’achever le 16 avril, là même où il avait débuté, sur le mont Poklonnaïa. Une soirée sur le thème "Hommes du monde entier, levez-vous pour une minute" a été préparée par le Congrès juif russe. Nous devons conserver le souvenir de ceux qui sont tombés et ne pas permettre à l’histoire de recommencer. Tels étaient les propos qui revenaient lors de ces commémorations qui ont eu lieu à Moscou.

Nombreux sont ceux, cependant, qui ont noté avec amertume qu’un nouvel Holocauste demeure possible. Ainsi, le grand rabbin de Russie, Berl Lazare, et le ministre israélien de l’Assimilation, Zeev Boïm, en visite actuellement à Moscou, ont déclaré, lors de leur intervention durant la soirée de recueillement, qu’ils voyaient une menace de réédition de l’Holocauste dans la politique du Président iranien. Boïm l’a comparé à Hitler, et ce qui se passe actuellement en Iran aux événements survenus dans l’Allemagne des années 30, lorsque les nazis étaient arrivés au pouvoir.

Boris Nemtsov, membre du conseil politique du parti "Union des forces de droite", a souligné que pour ceux qui vivent en Russie, le problème le plus important était non pas la situation en Iran, mais le fascisme dans leur propre pays. Selon lui, "La Jeune garde", mouvement de jeunes affilé à "Russie unie" qui, comme on le sait, est le parti au pouvoir, discute sérieusement de l’idée de prendre comme mot d’ordre "La Russie aux Russes". Leur objectif, a noté Boris Nemtsov, est de ravir ce mot d’ordre aux mouvements radicaux et nationalistes, afin de les battre aux élections. Pour l’instant, cette idée est simplement discutée dans les couloirs, mais quelles seront les conséquences si elle parvient malgré tout à se réaliser, s’est interrogé Boris Nemtsov ?

Les vidéos tournées par les défenseurs des droits de l’homme lors des meetings et des marches des mouvements nationalistes à Moscou et présentées à tous ceux qui étaient rassemblés pour la soirée organisée en mémoire des victimes de l’Holocauste parlent d’elles-mêmes. Elles constituent en quelque sorte la suite des documentaires de la période de l’Allemagne nazie. Il est facile d’imaginer avec quels sentiments les vétérans de la Seconde Guerre mondiale et les anciens prisonniers du Ghetto présents dans la salle ont vu ces images.

Efim Gologorski, ancien prisonnier du Ghetto et président de l’Union internationale des Juifs anciens prisonniers du fascisme, a déclaré que les résultats d’un sondage diffusés récemment par la station de radio Echo de Moscou l’inquiétaient tout particulièrement. Environ 30 % des auditeurs se sont dits favorables à ce que soient chassés de Russie les personnes d’origine étrangère. C’est à peu près avec le même pourcentage d’électeurs qu’a débuté en Allemagne le nazisme, a rappelé Gologorski.

Selon des chiffres avancés par les défenseurs des droits de l’homme, les mots d’ordre xénophobes, notamment "La Russie aux Russes", sont utilisés fréquemment lors des campagnes électorales pour les organes locaux du pouvoir qui se déroulent cette année dans de nombreuses régions de Russie. C’est le fait, il est vrai, pour l’instant, essentiellement de partis marginaux.

Les conséquences de cette excitation croissante des passions politiques sont loin de diminuer. Lors d’une conférence de presse organisée à RIA Novosti au début avril, le responsable du Bureau moscovite des droits de l’homme, Alexandre Bord, a annoncé qu’au cours du premier trimestre 2007, 49 attaques sur une base nationaliste ont été dénombrées, à la suite desquelles 13 personnes ont trouvé la mort et une cinquantaine ont été blessées. A titre de comparaison, en 2005, durant la même période, il y avait eu 22 attaques, 1 mort et 36 blessés.

Lors de la même conférence de presse, des sociologues ont discuté des résultats de sondages effectués en 2005-2006 dans des établissements scolaires de Moscou. Le directeur du Centre de sociologie de l’enseignement, Vladimir Sobkine, a noté que par rapport à 2002, on assistait à une diminution sensible du nombre des adolescents indifférents aux problèmes de l’immigration. Le nombre des attitudes négatives vis-à-vis des immigrés en provenance des anciennes républiques soviétiques et d’ailleurs augmente. Selon une étude menée par l’Institut de sociologie de l’Académie des sciences russe, dont les résultats ont été rapportés par le professeur Vladimir Chapiro, les adolescents sont assez tolérants tant que l’on s’en tient à des considérations générales (par exemple, il ne faut pas juger quelqu’un simplement en fonction de sa nationalité), mais réagissent à l’opposé dès lors qu’il s’agit de cas concrets. Et c’est là que l’on observe le fossé le plus large entre les adolescents russes et ceux des autres nationalités. Ainsi, 59 % des Russes sont favorables à ce que soit limitée la présence dans le pays de représentants de certaines nationalités, et 46 % sont favorables à ce que l’on ne les laisse pas occuper des responsabilités au gouvernement. Au total, les idées ouvertement nazies du type purges ethniques ont reçu l’approbation d’environ un quart à un cinquième des jeunes Russes.

Dans ce contexte, la conservation du souvenir de l’Holocauste acquiert une actualité particulière. Car ils s’agit non seulement d’une tragédie qu’ont vécue les Juifs voilà plus de 60 ans, mais de ce qui pourrait advenir aujourd’hui en Russie à toute minorité nationale.



Marianna Belenkaïa
Observatrice politique de l’agence RIA Novosti




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