Que s’est-il passé au pavillon russe du musée d’Auschwitz ?

publié le samedi 7 avril 2007
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Un nouveau scandale éclabousse les relations russo-polonaises. Selon le quotidien Kommersant, la direction du musée du camp de concentration d’Auschwitz a fermé le pavillon russe. Cette mesure suscite bien des questions. S’agit-il d’une nouvelle démarche politique des Polonais comme il y en a eu tant ces derniers temps, surtout quand cela concerne l’histoire, ou s’agit-il de l’incurie propre aux Polonais comme aux Russes ?

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Le directeur des archives du musée, Piotr Setkiewicz, affirme que les Russes ont surestimé le nombre des victimes soviétiques du camp et qu’ils ont mal indiqué les noms des localités d’origine des détenus. Les ressortissants des "territoires occupés" (il s’agit de l’Ukraine occidentale et d’une partie de la Biélorussie annexées par l’URSS en 1939 conformément au pacte Molotov-Ribbentrop) devraient être considérés comme des citoyens polonais et non soviétiques, selon la direction du musée. M. Setkiewicz affirme que le pavillon russe rouvrira ses portes si la partie russe se plie aux exigences polonaises qui, selon lui, ont été transmises au ministère russe de la Culture. Toutefois, le directeur de l’Agence fédérale russe pour la culture et le cinéma (Roskoultoura), Mikhaïl Chvydkoï, dit n’avoir reçu aucun courrier.

Le consul général de Russie à Cracovie, Alexandre Egorov a confirmé à RIA Novosti que "le pavillon russe est provisoirement fermé pour réorganisation depuis plusieurs mois". Il a dit avoir reçu il y a quelques jours les propositions de reconstruction de l’exposition russe. Les diplomates russes en poste à Cracovie appellent à ne pas politiser la situation.

La question qui se pose est la suivante : à qui et quand la partie polonaise a-t-elle transmis ses exigences ? Il est étonnant que les créateurs du pavillon russe apprennent par un quotidien l’existence de ces revendications et la fermeture du pavillon depuis longtemps.

"Je ne peux commenter la situation qu’en m’appuyant sur l’article du Kommersant, je n’ai pas d’autres informations", a déclaré Elena Yourina, directrice du Centre de préservation des monuments et cimetières militaires à l’étranger (Obelisk-Tsentr).

Il y a quelques années, le Centre a été chargé de préparer l’exposition russe en sa qualité de structure officielle faisant partie de l’Agence russe pour la culture et le cinéma. Mme Yourina se dit très surprise par les propos des responsables polonais cités par Kommersant. La directrice adjointe du musée d’Auschwitz Krystyna Oleksy a notamment déclaré que le pavillon russe avait été fermé parce que "la partie russe n’avait pas achevé sa modernisation".

"Comment ! s’étonne Mme Yourina. Le pavillon a été inauguré en janvier 2005 à l’occasion du 60e anniversaire de la libération des détenus par l’Armée rouge. Le président Poutine et d’autres chefs d’État l’ont visité. Et personne n’a présenté d’objections".

Elle se dit également surprise par les propos tenus par l’attachée culturelle de l’ambassade de Pologne en Russie, Malgorzata Szniak. "La nouvelle exposition créée par les spécialistes russes, a indiqué cette dernière, n’a pas été approuvée par les responsables du musée. Son contenu est contraire aux autres expositions nationales d’Auschwitz." "Nous n’aurions pas pu inaugurer l’exposition sans l’approbation du musée", a noté la directrice du centre de préservation des monuments. Les experts d’Obelisk-Tsentr chargés de l’exposition ont envoyé tous les documents au musée par courrier électronique. "Nous avons attendu le feu vert de la Pologne, nous avons soumis les questions les plus sensibles au Comité international d’Auschwitz. Ensuite nous avons préparé des maquettes avec les illustrations, les chiffres et les textes. Et nous les avons aussi envoyées au musée pour signature", a expliqué Mme Yourina. Elle reconnaît d’ailleurs l’existence de divergences entre les parties russe et polonaise. Concernant notamment les statistiques et les noms de localités. "Nous nous sommes, a-t-elle dit, appuyés sur les données de l’Académie des sciences de Russie pour l’an 2000, les Polonais ont d’autres sources et leur propre position concernant la citoyenneté des détenus du camp d’Auschwitz. Quant aux localités, nous avons également utilisé les archives de la présidente de l’Association des anciens déportés, Irina Kharina. Elle a mis des années pour constituer ces archives, interrogeant les anciens déportés. La partie polonaise a reconnu ces données bien qu’il n’y ait pas de preuves documentaires sur certaines localités". Mme Yourina insiste sur le fait qu’un compromis a été trouvé sur toutes les questions. A présent, les employés d’Obelisk-Tsentr essaient de retrouver tous les documents relatifs à la préparation de l’exposition et attendent la possibilité de prendre connaissance des exigences polonaises.

La fondation russe Holocauste voudrait aussi préciser la teneur des revendications. Ses membres ont aidé Obelisk-Tsentr à préparer la partie de l’exposition concernant les Juifs détenus à Auschwitz.

"Nous voudrions savoir de quoi il s’agit", a déclaré l’historien et coprésident de la fondation Ilya Altman. En tout cas, il estime que si, à la date du 22 juin 1941, les territoires appartenaient à l’URSS, les personnes qui étaient déportées de ces territoires à Auschwitz doivent être considérées comme des citoyens soviétiques. C’est du moins le principe adopté par la fondation Holocauste pour établir les statistiques sur le nombre des Juifs morts en URSS pendant la guerre.

Il ne s’agit pas de juger de la légitimité du pacte Molotov-Ribbentrop, mais de respecter la mémoire de ceux qui ont trouvé la mort à Auschwitz, quelle que soit leur citoyenneté. La mémoire humaine exige que les différends soient réglés de manière décente.



Marianna Belenkaïa
Observatrice politique de l’agence RIA Novosti




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