Moscou découvre la culture séfarade

publié le mardi 6 mars 2007
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Depuis trois ans qu’a été lancé le programme Eshkol, qui vise à présenter "aux intellectuels moscovites la culture israélienne et juive d’aujourd’hui", c’est la première fois qu’un mois entier était consacré au même thème.

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"Nous avons eu un mois de février séfarade", a expliqué l’un des animateurs du projet, Linor Goralik.

Linor Goralik explique pourquoi il a été décidé de consacrer tout un mois à la culture séfarade au lieu d’organiser diverses manifestations tout au long de l’année. "Si, indique-t-elle, la Russie a une idée plus ou moins générale de la culture des juifs européens, ashkénazes, et de la culture israélienne plus généralement, elle ignore pratiquement tout des séfarades. Nous avons donc décidé d’offrir au public un tableau d’ensemble."

Toute personne qui rencontre la culture séfarade découvre un monde inconnu, passionnant et haut en couleurs. Un monde dont n’ont pas l’habitude les Russes d’une manière générale et les juifs de Russie tout particulièrement, car il ne ressemble pas au monde bien connu de la communauté juive européenne. Ici, tout est différent : les chants, la cuisine, les vêtements, la langue qui n’est pas le yiddish mais le ladino, dont quasiment aucun Russe n’a jamais entendu parler. Mais, par ailleurs, c’est précisément en Russie, dont l’âme est déchirée entre l’Occident et l’Orient, que la culture séfarade peut être comprise du public."

"Lorsque nous parlons de la culture israélienne contemporaine, de la culture ashkénaze, nous devons combattre des préjugés enracinés dans la conscience des masses. Alors que, pour parler de la culture des séfarades, nous partons de zéro. Et nous pensons que l’intérêt sera grand pour cette culture, tout au moins il nous semble que le "février séfarade" a été une réussite."

Les Moscovites ont pu voir plusieurs films israéliens qui avaient pour héros principaux des juifs séfarades, assister à une représentation destinée aux enfants : lecture de contes séfarades, participation à des jeux séfarades et dégustations de sucreries séfarades. La représentation s’est achevée par un spectacle intitulé "Yoha n’y est pour rien !", mis en scène, spécialement pour le projet Eshkol, par de jeunes acteurs moscovites sur des thèmes des contes séfarades.

Le mois thématique avait commencé par une "Nuit séfarade", durant laquelle Galina Zelenina, professeur de judaïsme à l’Institut des pays d’Asie et d’Afrique de l’Université de Moscou, professeur au Centre de judaïsme de l’Université des sciences humaines de Russie, a expliqué qui étaient les séfarades, présenté leur histoire, leurs traditions, leur langue. Puis tous ont pu goûter aux mets séfarades traditionnels, accompagnés d’un café à la liqueur d’anis. La soirée s’est alors achevée par la prestation du groupe Lampa Ladino, qui interprète le répertoire séfarade dans ses propres arrangements, dans des styles très divers allant du jazz au reggae.

Le groupe Lampa Ladino a été fondé il y a quelques années par le pianiste et organiste moscovite Grigori Sandomirski. Il a raconté qu’il avait découvert pour la première fois la langue landino en écoutant l’album de Zohar Keter, avec le pianiste avant-gardiste Uri Kane et le chanteur canadien Aaron Bensoussan. "Ils interprétaient Quando el rey Nimrod, explique le musicien, j’ai été très impressionné par la musique elle-même et par la langue, et je me suis mis à chercher d’autres enregistrements, j’était tout simplement conquis. J’aime les sonorités de la langue, les mélodies des chansons, leur exotisme, leur atmosphère particulière."

Lampa, ce sont des émotions qui jaillissent et il est difficile d’assister à leur concert sans se mettre à danser. Les musiciens ne connaissent pas le ladino, mais leur chanteuse, Svetlana Svirina, a appris l’espagnol et elle assure elle-même la traduction des chansons. Si elle se heurte à une difficulté insurmontable, elle demande l’aide de l’Institut Cervantès.

Anna Gofman, dont le trio a clôturé le "février séfarade", fait la même chose. Son groupe interprète lui aussi des romances en ladino mais, à la différence de Lampa, il essaye de maintenir la façon de chanter traditionnelle.

"Bien que, dit-elle, nous ne cherchions pas à être absolument authentiques, ce serait très difficile car la musique séfarade diffère selon les régions. Nous empruntons un peu à chacun, nous tentons de trouver notre propre approche, nous inventons nos costumes de scènes, nos modèles."

Les journalistes russes disent d’Anna Gofman qu’elle "donne l’impression de sortir tout droit d’un tableau du Greco", qu’elle fait penser aux personnages de l’Ancien Testament. Son trio se produit pour de petits spectacles, lyriques et pleins de fougue.

Ce trio est né par hasard, explique Anna Gofman. "En fait, j’ai longtemps fait autre chose : du design d’intérieur, de la danse classique indienne, puis j’ai commencé à étudié le chant classique européen et j’ai eu par hasard entre les mains une partition de mélodies séfarades, j’ai compris alors que je tenais mon répertoire."

Elle se produit pour la première fois en février 2006, en Inde où elle a longtemps vécu. Son trio, comme Lampa Ladino, se produit maintenant dans les clubs moscovites. Le public est très divers mais les deux groupes ont leurs fidèles. Les uns et les autres rêvent de sortir leur premier disque.

Anna Gofman espère que la musique séfarade a, comme tout autre bonne musique, un avenir en Russie. De son côté, Grigori Sandomirski pense que l’on peut d’ores et déjà parler d’un certain intérêt pour ce style, non pas dans le milieu juif qui est, selon lui, trop replié sur son monde intérieur, mais chez les Russes d’une manière générale.

Qui vivra verra. Ceux qui n’ont pu découvrir la culture séfarade au mois de février pourront encore avoir une chance de le connaître. Les concerts du trio Anna Gofman et de Lampa Ladino ne sont pas rares à Moscou et le projet Eshkol continue d’organiser des manifestations, dont la projection des nouveaux films, de nouvelles master classes culinaires qui parlent aussi des traditions séfarades.



Marianna Belenkaïa
Observatrice politique de l’agence RIA Novosti




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