Parasha Yithro 5767

Chabbath 10 février 2007 - 22 Chevath 5767 - Début : 17 h 42 - Fin : 18 h 49
publié le mardi 6 février 2007
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Lecture de la Torah : EXODE XVIII, 1 - XX, fin : La visite de YITHRO ; l’alliance du Sinaï ; les Dix Paroles. Haphtara : ISAÏE VI : La vocation du prophète ; les Achkenazim ajoutent : VII, 1 - 6 et IX, 5 - 6.

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Commentaires sur la Torah :

Tout en nous relatant la suite des événements qu’a connu le peuple Hébreu après la sortie d’Egypte et le passage miraculeux de la Mer Rouge, la paracha de cette semaine comporte un texte fondamental pour notre tradition religieuse, celui de la promulgation au Mont Sinaï des Dix Paroles que l’on appelle également les Dix Commandements.

Nous savons qu’ils commencent par : « Je suis l’Eternel ton D.ieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Egypte, d’une maison d’esclavage » (Exode XX, 2). Ils se terminent par : « Tu ne convoiteras point la femme de ton prochain, son esclave ni sa servante, son bœuf ni son âne, ni rien de ce qui est à ton prochain » (v. 17). De nombreux auteurs tant anciens que modernes se sont posé la question de savoir si ce premier commandement était réellement un commandement au sens où on l’entend habituellement, du fait que contrairement aux autres préceptes de la Torah, il n’était pas énoncé sous forme d’un ordre, ni positif ni négatif. Il apparaît donc comme unique en son genre.

Le célèbre philosophe espagnol ‘HASDAÏ CRESCAS (1340-1410), dans son livre « La lumière de D.ieu » fait la remarque suivante : « Celui qui compte parmi les prescriptions positives la croyance à l’existence de D.ieu, béni soit-Il, a commis une erreur très souvent répandue. Le terme même de MITSVA ne peu, par définition, s’appliquer qu’à ce qui dépend de la volonté et du libre-arbitre. Or la foi dans l’existence de D.ieu appartient à la catégorie des phénomènes qui sont soustraits à l’action de la volonté et du libre-arbitre. Il s’ensuit nécessairement que le concept de MITSVA ne peut pas s’y appliquer. »

ABRAVANEL soutient également ce point de vue : « Je suis l’Eternel » n’est pas un commandement. Il ne se présente ni comme un article de foi ni comme impératif de conduite. C’est une introduction aux commandements et aux mises en garde énoncés par la suite. Leur but est de faire savoir aux enfants d’Israël qui est Celui qui s’adresse à eux. »

Par contre, MAIMONIDE, aussi bien dans son « Séfer Hamitzwoth » que dans son Code Michné Torah, considère le premier verset comme un commandement positif. Plus encore, il le place en tête de toutes les prescriptions et y reconnaît « le principe fondamental et le pilier de toute sagesse ». Voici ce qu’il dit : « La première mitsva est l’ordre qui nous prescrit de croire qu’il existe une cause qui donne l’être à tout ce qui est. Cette prescription se traduit par la phrase : « Je suis l’Eternel ton D.ieu ». (Sefer Hamitsvoth, 1ère Mitsva positive). D’autre part, dans son Code, dans la partie intitulée Yessodé Hatorah, chap. I, § 1, il précise : « Le principe fondamental et le pilier de toute sagesse est de savoir qu’il y a un Etre premier qui donne l’être à tout ce qui existe et que tout ce qui existe, le ciel, la terre et tout ce qui se trouve entre eux n’a d’existence que du fait de la réalité de Son existence. » Plus loin il ajoute (paragraphe 6) : « La recommandation de cette vérité constitue une prescription positive, ainsi qu’il est dit : « Je suis l’Eternel ton D.ieu ». Tout homme qui admet l’idée qu’il existe un autre dieu, en dehors de Lui enfreint une prescription négative, ainsi qu’il est dit : « Tu n’auras pas d’autres dieux devant ma face », et nie le principe même, étant donné que c’est là le grand principe dont tout dépend. »

Examinons à présent les cinq premiers commandements. Comme chacun sait, ils concernent les devoirs de l’homme envers son Créateur, alors que les cinq derniers se rapportent aux devoirs de l’homme envers son prochain. Notons que l’obligation d’honorer ses parents sont classés dans la première catégorie parce que l’on considère qu’elle fait partie du devoir de l’honneur dû à D.ieu. Ainsi, dans quel ordre se présentent ces commandements ? Ils débutent par des commandements s’adressant au cœur, autrement dit à la pensée, et ils impliquent la reconnaissance d‘un fait. Ils continuent par une prescription relative à la parole : « Tu n’invoqueras pas le nom de l’Eternel ton D.ieu en vain ». Ils se terminent par des prescriptions concernant l’action : « Souviens-toi du jour du Sabbat ». Dans le Deutéronome, lorsque MOÏSE rappelle les Dix Commandements, le terme « souviens-toi » est remplacé par celui de « observe le jour du Sabbat ». Enfin, la première partie de ces Dix Commandements se termine par l’ordre d’Honorer son père et sa mère.

Nous comprenons ainsi que notre attitude envers notre Créateur doit d’abord être solidement fixée dans notre cœur. A partir de là, nous l’exprimerons par des paroles et ensuite par des actes. Cela revient à dire que la Tradition juive ne se limite pas à une sorte de « credo religieux », de « conceptions du monde » s’inspirant de notre tradition. Nous ne pouvons nous contenter de simples croyances. Celles-ci doivent être traduites en paroles, par des actes, pour ce qui touche à nos relations familiales notamment.

En examinant les cinq derniers commandements, nous pouvons constater que nous passons des défenses telles que : « Tu ne tueras point », « Tu ne commettras point d’adultère », « Tu ne commettras pas de vol », à l’interdiction : « Tu ne rendras point contre ton prochain un faux témoignage ». Ce dernier interdit se rapporte à la parole. La dernière partie des Dix Commandements ne peut manquer de nous surprendre. En effet ; il est dit : « Tu ne convoiteras point ». Cette défense porte sur les sentiments du cœur. Cela revient en fait à dire qu’on ne saurait se contenter d’un comportement honnête dans le domaine social, de relations normales entre l’homme et son semblable, entre l’individu et la communauté, s’il ne s’agit que d’une stricte observance des lois régissant la société telles que la Torah les a données et que les gardiens de l’ordre public ont pour mission de les faire respecter. En plus de cela, certes très important, il convient que nous exercions un contrôle sur nos paroles, en ne prononçant pas un serment ou une promesse inutiles, et en restant maîtres de nos pensées les plus intimes de notre cœur.

Nous pouvons comprendre en effet qu’il existe une différence entre le Décalogue et une législation uniquement fondée sur son caractère social. Car, outre l’interdiction de commettre un adultère ou un vol, nous sommes invités à ne pas céder à la convoitise, sous quelque forme que ce soit. Sur ce dernier point, nous savons qu’il y eut de nombreuses tentatives d’interpréter l’interdiction « Tu ne convoiteras point » comme ne concernant pas le sentiment de convoitise mais les moyens effectivement utilisés pour s’approprier l’objet convoité. Il suffit alors d’examiner l’emploi de ce verbe convoiter dans tous les livres de la Bible. On en donne souvent une interprétation inexacte. Deux exemples suffiront à le démontrer. L’un est emprunté à la confession d’AKHAN ayant reconnu avoir fait main basse sur une partie du butin, lors de la conquête du pays de Canaan, en disant : « Je vis parmi le butin un beau manteau de CHINAAR, deux cents sicles d’argent et un lingot d’or... Je les convoitai « VAA’HAMDEM » et je m’en emparai, (JOSUE VII, 21). Le second exemple témoigne de la description que le prophète fait des méchants en disant : « Ils convoitent « VE’HAMDOU » des champs et ils les volent » (MICHEE II, 2). Sur ce verset, RADAK commente de la manière suivante : « La convoitise est logée dans le cœur tandis que le vol se commet avec les mains. L’on convoite le champ du voisin, on lui demande de le vendre et en cas de refus, on le lui prendra de force ».

Ces deux exemples nous permettent de comprendre que le verbe « HAMAD - convoiter » se réfère à un stade qui précède l’action, c’est-à-dire au désir qui s’empare du cœur de l’homme. Dans cette première version des Dix Commandements, le neuvième et le dixième utilisent le même verbe « HAMAD », l’un pour ne pas convoiter la maison de son prochain, l’autre pour ne convoiter ni la femme, ni les serviteurs, ni le bœuf ou l’âne de son prochain. Cette répétition du même verbe « HAMAD » est surprenante. Elle est corrigée par le fait que dans la seconde version, celle de Deutéronome VI, il est dit : « LO TITAVEH - tu ne désireras point ». Il semble alors que le désir soit plus fort que le sentiment de convoitise, selon ce que l’on veut obtenir, un objet ou une personne.

Nous en arrivons à présent à nous poser la question essentielle pouvant justifier l’interdiction de convoiter dont nous parlent les Dix Commandements. Est-ce que l’Homme est maître de ses sentiments ? Ne pensons-nous pas de façon courante que le désir, et en particulier le désir physique, s’empare soudain de l’homme et l’entraîne à sa suite en se jouant de lui. Et même si l’homme est assez fort pour maîtriser ses actes, il n’en reste pas moins que « le cœur est plein de détours » (JEREMIE XVII, 9). Dans de telles conditions, qui pourrait en disposer à sa guise ?

Nous avons à cet égard la réponse que nous donne IBN EZRA dans son commentaire sur notre paracha : Il dit ceci :

« Beaucoup s’étonneront de cette interdiction de la convoitise et diront : Existe-t-il un homme qui ne convoiterait pas en son cœur ce qui est beau et flatte son regard ? Faisons alors une comparaison : Imaginons un villageois - sain d’esprit, qui aperçoit une princesse d’une grande beauté : il est certain qu’il ne désirera pas la posséder car il sait que ce n’est pas possible, pas plus qu’un homme sensé ne nourrira le désir d’avoir des ailes pour voler dans le ciel. (Nota : à l’époque d’IBN EZRA - 12° s., il n’y avait pas encore d’avions permettant de voler dans les airs). C’est pourquoi, un homme instruit (dans la Loi) n’aura ni désir ni convoitise. Il sait que D.ieu lui a interdit la femme de son prochain de sorte qu’elle lui paraîtra encore plus inaccessible que la princesse aux yeux du villageois. Aussi, sachant ce qu’il est, il se réjouira de son sort et ne songera pas à convoiter ni à désirer ce qui ne lui appartient pas. Il sait fort bien en effet, que l’Eternel n’a pas voulu le lui donner et que, par conséquent, il ne saurait s’en emparer ni par force ni par ruse. » Cela revient à dire que les désirs de l’homme et les convoitises de son cœur sont bien loin d’être sans rapports avec sa personnalité, avec la marche habituelle de ses pensées, avec son genre de vie. Car tout est lié à son genre de vie. Il est vrai que nous ne voyons plus les différences de classes et les barrières qui les séparent des lois fondamentales. En fait, la convoitise ne surgira pas dans le cœur d’un homme qui aura appris par l’habitude et l’éducation à considérer ce qui est interdit comme étant hors de sa portée. C’est là une vérité incontestable. Il est donc au pouvoir de l’homme de faire sa propre éducation afin de respecter non seulement l’interdiction de l’adultère et du vol, mais celle du désir illicite de la convoitise.

Tel est l’enseignement que nous a laissé IBN EZRA. Il nous a montré l’aspect négatif de la question. Quelques siècles après lui, un autre de nos exégètes, Rabbi Jacob MECKLENBURG (19° siècle) nous propose dans son commentaire « HAKTAV VEHAKABALA » d’étudier la question en quelque sorte sous son aspect positif. Il nous dit ceci :

« Pourquoi la Torah nous ordonne-t-elle d’aimer l’Eternel de tout notre cœur ? (Deutéronome VI, 4) Dire qu’il faut aimer D.ieu avec notre cœur aurait suffi,. Pourquoi ajouter « de tout » ton cœur ? Qu’est-ce que ce mot vient nous apprendre ? L’intention de la Torah était que notre cœur soit plein d’amour pour D.ieu, exclusivement, sans rien ajouter d’autre. Si, dans le cœur, se trouvent à la fois l’amour de D.ieu et l’amour du monde, un tel amour est partagé et cela ne correspond plus à ce qui est écrit : « de tout ton cœur. Au contraire, chaque homme qui respecte ce commandement, dont l’âme désire trouver sa joie en l’Eternel et aspire de toutes ses forces à être attachée à Lui à tout instant par un puissant amour, à voir Sa grâce, à goûter la présence du Roi, à jouir du rayonnement de Sa splendeur, y trouvera une merveilleuse douceur : son cœur plein de la pensée de la sainteté de l’Eternel, sera lié à Lui par les liens de l’amour. Rempli de cet amour pour l’Eternel, il ne sera plus possible qu’il convoite quoique ce soit des choses désirables de ce monde. Car où y aurait-il place pour désirer et convoiter quelque chose en dehors de Lui ? »

Ainsi, selon cette attitude, ce n’est pas comme le pense IBN EZRA, en sachant ce qui lui est interdit et en s’habituant à le considérer comme hors de sa portée que l’homme évitera la convoitise. Bien au contraire, c’est en reconnaissant, en aimant ce qui lui est permis d’aimer, ce qui est important pour lui, ce qui seul importe et mérite l’amour, c’est l’Eternel son D.ieu, Sa Torah et Ses prescriptions. Dans un cœur plein de désir de Lui, de nostalgie et d’amour ardent pour Lui et pour ce qu’Il a commandé, plein à déborder du désir du bien, comment y aurait-il encore place pour la convoitise coupable ? Grave question à vrai dire, car la société actuelle ne connaît que trop les méfaits de la convoitise et du vol. Elle ne semble plus tellement tendre vers un amour profond, réel et sincère de D.ieu, car elle ne cherche pas à reporter sa convoitise et ses désirs sur les vraies valeurs que sont le respect d’autrui et le respect de ses biens. Notre étude sur les Dix Commandements avait donc pour seul but de nous rappeler ce que sont les fondements et les bases de nos traditions religieuses. Elles nous demandent de faire constamment des efforts sur nous-mêmes, pour triompher de nos instincts et de nos passions.

HAPHTARA :

Lorsque les Hébreux se sont trouvés au pie du Mont Sinaï pour y recevoir la Torah, ils étaient alors placés au sommet de la sainteté indispensable dans une telle situation. C’est ce que nous avons lu dans la paracha YITHRO. En effet, le lieu était sacré en raison de l’événement exceptionnel qui allait s’y dérouler, le peuple s’était sanctifié, mais avant tout, c’était le message divin qui allait être source de sainteté. Dans l’univers trop souvent éloigné de ce genre de paramètres, nous saisissons difficilement la portée d’un tel enseignement dans son application à notre vie de tous les jours. Nous ne sommes pas toujours imprégnés de ce genre de sentiment, par la consommation de mets interdits, par le défaut de ne pas fréquenter suffisamment les lieux de prières et d’études, par le fait de ne pas respecter fidèlement le chabbat et les jours de fêtes, par exemple. Le texte de la Torah lu en ce chabbat est pourtant bien clair et explicite. Il nous invitait, à l’image de nos ancêtres naguère, à devenir « un royaume de prêtres, une nation sainte. » (Exode XIX, 6)

C’est pour ne pas avoir fidèlement rempli cette fonction de « prêtres des nations » qui est à présent notre mission constante, que le prophète ISAÏE lance un avertissement solennel à Israël, car à cette époque-là, il avait profané le sanctuaire divin en ne respectant pas suffisamment la Loi de D.ieu. Nous ne devons pas oublier que de nos jour, ce sont nos synagogues, nos maisons d’études, mais avant tout, nos maisons familiales qui constituent une sorte de sanctuaire divin. Toutes nos règles religieuses sont autant d’éléments de notre vie matérielle et spirituelle. Nous sommes invités, pour leur assurer la transmission aux générations futures, à leur accorder un respect infini.

Les contemporains d’ISAÏE avaient oublié, ainsi que l’exprime le texte de Psaumes LXVIII, 18 : « que le Seigneur est en eux, Sinaï en Sainteté ». D.ieu ne réside au milieu d’Israël que dans la mesure où cette présence prend une valeur aussi sacrée que celle ayant prévalu lorsque nos ancêtres se trouvèrent au pied du Mont Sinaï. C’est dans cet esprit que la Torah nous lance une invitation permanente de perfectionnement moral et spirituel à vivre dans la sainteté, lorsqu’elle dit : « Soyez saints, car Moi, l’Eternel votre D.ieu, Je suis saint. » (Lévitique XIX, 2). Il s’agit là d’un idéal auquel nous devons sans cesse aspirer. La prise de position du prophète ISAÏE nous concerne encore. Elle ne doit pas être prise à la légère si nous voulons conserver à notre communauté religieuse sa spécificité. Dans notre société d plus en plus en proie au doute, dépourvue de repères solides, l’enseignement de la Torah doit nous permettre de sublimer notre vie quotidienne en lui donnant un sens.



Alain Goldmann
Grand Rabbin




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