De la Résistance à la Palestine, l’épopée de Joseph Gutler

Propos recueillis par Nathalie Szerman et Ilan Bloch pour © Israël Magazine
publié le mercredi 10 janvier 2007
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Dans le spacieux et lumineux salon où nous prenons place, face à une baie vitrée qui donne sur les montagnes bleues de Jérusalem, Joseph Gutler va retracer pour nous son parcours, qui a commencé bien loin d’ici, pendant la Deuxième guerre mondiale : Paris, la Dordogne, le camp de transfert, la fuite à travers champs, les partisans et le maquis, où il fut le garde du corps d’André Malraux, puis le retour à Paris où il fit, tout à fait par hasard, la rencontre la plus déterminante de son existence, dans un café ; c’était un "kibboutznik", un représentant de l’Agence juive...

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Renvoyé de son lycée pour délit de judéité

Joseph commence son récit par un premier départ forcé : en 1940 à Paris, où il vit avec sa mère et sa sœur, le directeur du lycée Faidherbe téléphone chez lui pour informer sa mère que son fils est exclu, car il est juif. "Il n’y avait que trois Juifs dans le lycée", précise Jo. Sa mère décide de quitter Paris pour la Dordogne.

En Dordogne, le ravitaillement est la principale préoccupation familiale, et à Périgueux, le recensement permet d’obtenir une carte de ravitaillement. Jo se fait donc recenser. Bien que né en France, il obtient une carte d’identité polonaise, sa mère étant polonaise. Jo nous montre sa carte, soigneusement conservée dans une pochette plastique : le mot JUIF est tamponné en travers du document, en grosses lettres rouges.

Jo devient jardinier chez un Juif dont "la femme est goy" et dont le frère travaille comme rédacteur dans un journal pro-allemand. Il part régulièrement se ravitailler chez les paysans de la région. Un jour, il se fait interpeller à la gare de Fleurac. L’agent ouvre sa valise et le soupçonne de marché noir. Il demande à voir ses papiers. C’est assez pour le faire monter dans un camion en direction d’un camp de transfert : le camp de Chancelade. Jo y rencontre d’autres Juifs, ainsi que bon nombre d’Espagnols et des étrangers d’origines diverses.

Du camp de transfert à la Résistance

On est en 1943. Jo reste entre deux et trois mois dans ce camp où il travaille à nouveau comme jardinier. Au bout de ce temps, il décide, avec un camarade de détention, de prendre la fuite. "Le camp n’était pas entouré de barbelés. La fuite était donc possible." Les deux jeunes hommes escaladent le mur qui les sépare de l’extérieur et entreprennent une course à pied de 80 km à travers champs. "On dormait la nuit dans une grange ou sous un arbre." Au bout de trois jours, ils arrivent à Périgueux et là, les compagnons de route se séparent. "Je suis rentré chez moi, je me suis lavé, et je suis parti chercher du travail."

A Daglan, la première ferme où il se présente l’embauche comme ouvrier agricole : "Je travaillais du matin au soir sans toucher d’argent. L’argent n’avait aucune valeur dans ce patelin : il n’y avait dans les environs qu’un café, un coiffeur et une postière. On m’avait installé dans une cabane, qui se trouvait dans la cour de la ferme. Elle contenait un lit, une table et une chaise. Je me lavais dans la rivière. C’est là aussi que les femmes faisaient leur lessive. Au petit déjeuner et au déjeuner, j’avais droit à une grosse tranche de pain, cinq noix et un verre de vin."

Ce mode de vie frugal ne dure qu’un temps : un jour, une voiture passe par le patelin, avec quatre jeunes gens à bord. Ce sont des partisans qui essaient de "s’organiser en Dordogne". Il n’en faut pas plus à Jo pour lui faire quitter sa cabane et le travail des champs. Il fait ses adieux à sa famille d’accueil, déçue de le voir partir, se joint aux partisans et entre dans la Résistance.

Garde du corps d’André Malraux

Jo se souvient du "commandant Jacques", un parachutiste anglais qui parlait un français parfait. Mais il se souvient surtout d’André Malraux : "Il était colonel et en uniforme. J’étais son garde du corps et en tant que tel, je l’accompagnais dans tous ses déplacements." Jo décrit Malraux comme un intellectuel renfermé et solitaire. "Il lui arrivait de faire des détours pour nous épargner le salut obligatoire." Pensif, il ajoute : "La femme de Malraux me semblait juive."

Les officiers de Siorac en Périgord s’efforcent d’organiser les paysans engagés de Dordogne. Les FFI (Forces françaises de l’Intérieur) préparent des embuscades : "J’étais dans le maquis, qui oeuvrait sur le terrain. Nous recevions des conteneurs d’armes. La Résistance, basée en ville, nous faisait parvenir les informations sur l’heure d’arrivée des trains et des convois... On plaçait des bâtons de dynamite sur les rails avant l’arrivée des trains... On a fait sauter la commanderie de Périgueux. On a aussi fait sauter des ponts, de beaux ponts sculptés sur lesquels on plaçait des caisses de dynamite," se souvient Jo avec une pointe de regret.

"J’ai été dans le maquis jusqu’à la fin de notre parcours, jusqu’à la Rochelle, en passant par Bergerac, Brive, Lot, Bordeaux et Royan. Les Dordognais se sont arrêtés là, mais moi, je suis monté sur une jeep pour Paris. En Normandie, Jacques et Malraux nous ont quittés. En me disant au revoir, André Malraux, que j’avais protégé pendant deux ans, a insisté : ’Si jamais tu as besoin d’une situation à Paris, ou de quoi que ce soit, contacte-moi. Je ferai ce qu’il faut pour t’aider.’ "

En attendant, il faut affronter les combats sur la route de Paris, où ils croisent sans cesse des Allemands. "Je suis arrivé à Paris début 1945. Il y avait encore des embuscades dans Paris. J’étais en uniforme, vêtu par les Américains, qui m’avaient fourni quelques effets. Eux, ce n’étaient pas des résistants, c’était l’armée régulière. Au début, ils ne voulaient pas me prendre... Les Français n’étaient pas tenus en grande estime par les Anglais et les Américains car leur rôle était minime."

"On allait chaque jour s’approvisionner chez les paysans qui se trouvaient sur notre chemin. S’ils ne voulaient pas nous vendre ce dont on avait besoin, on se servait. On descendait dans les caves se servir de bouteilles de vin vieilles de 300 ans qu’on descendait sur la route..."

Rencontre avec un délégué de l’Agence juive

A Paris, Jo est démobilisé. Il retrouve sa mère et sa sœur, dans le 20 ème arrondissement, boulevard Gambetta. Sa mère lui enjoint de contacter André Malraux et d’entreprendre de construire sa vie. Après ces années d’errances, de combats et d’embuscades, Joseph admet que le temps est venu de se poser.

Un jour qu’il est assis au café de Flore avec quelques compagnons, Joseph Gutler, qui a participé à la Résistance avec des Français de souche en Dordogne et qui vit très éloigné de son identité juive, fait une rencontre insolite : "un délégué d’Israël." Ce dernier se présente comme "kibboutznik" et explique qu’il "cherche des jeunes prêts à partir pour la Palestine." Jo, qui n’a jamais entendu parler de la Palestine, l’écoute avec attention. "Il a eu les mots qu’il fallait. J’étais emballé. Je suis allé dire à ma mère et ma sœur que je partais pour la Palestine." Incrédule, sa mère rétorque froidement : "Mon pauvre garçon, tu es dérangé. Ces cinq années de chaos t’ont perturbé. Va plutôt voir Malraux."

Mais rien ne peut éteindre ce feu nouveau qui s’est allumé avec une force subite. Jo se rend près de Toulouse, où se réunissent les candidats au grand départ. Il y rencontre des jeunes d’Allemagne et de Pologne, des "tas de réfugiés sans famille". Tous sont juifs et ont "entre 17 et 23 ans." Certains sont religieux. Ils attendent un bateau de Marseille qui doit les amener jusqu’à Haïfa. C’est ainsi que le 7 juillet 1945, Jo monte "sur le premier bateau de Marseille en partance pour Haïfa."

Arrivée en Palestine le 14 juillet 1945

Le voyage ne se déroule pas tout à fait comme prévu. Le capitaine décide de s’arrêter à Gênes, en Italie, pour ne pas avoir affaire aux Anglais. Les passagers embarquent donc sur le Mataroa, qui sera escorté par les Anglais jusqu’à Haïfa. A Haïfa, ils sont expédiés au camp d’Atlite, où Jo restera trois mois. C’est le 14 juillet 1945 : "J’ai fait la parade de la Bastille à Atlite !" ironise-t-il. Ce camp est aujourd’hui ouvert aux visiteurs. Jo nous rapporte qu’il s’y est rendu en pèlerinage il n’y a pas si longtemps.

"On se nourrissait de cornichons, de pain et de lait," se souvient-il. Et une fois de plus, il est chargé du jardinage. "Aujourd’hui, je n’ai même pas un pot de fleurs chez moi," commente-t-il, dégoûté. Toutefois, Jo n’est pas malheureux à Atlite : "L’ambiance, c’était du tonnerre". "Du tonnerre", une expression qui revient souvent quand Jo évoque ses premiers temps en Palestine. "Nous rencontrions de jeunes Juifs venus de tous les horizons. Je me souviens d’une Juive allemande qui sortait d’un camp de concentration et qui n’avait plus personne." Hormis sa mère et sa sœur, toute la famille de Jo a également disparu dans la tourmente. Jo relève la tête en souriant : "Au camp d’Atlite, quelqu’un avait une guitare. On était heureux." Les rapports avec les Anglais chargés de surveiller le camp sont quasi-inexistants.

La vie en Palestine : de kibboutz en kibboutz

Quelques mois plus tard, il quitte le camp pour le kibboutz Hazorea, tenu par la Shomer Hatsaïr, où il s’occupe de traire les vaches et où il dort sous une tente. "Nous avons été très bien reçus," estime-t-il. Au bout de six mois, le Kibboutz Artzi, qui chapeaute les kibboutz du pays, décide de muter son groupe vers le nord, au kibboutz Lehavot Habashan, "à 300 m de la frontière syrienne". Il y restera neuf ans. "Les Syriens nous tiraient dessus. On se déplaçait dans des tranchées." Et pourtant, "la vie au kibboutz était formidable." Il travaille dans "une usine qui fabrique des extincteurs" et rencontre celle qui deviendra plus tard sa femme, une juive bulgare de quatorze ans ; lui en a alors 21.

S’il y a bien une chose, chez Jo Gutler, qui ne s’est pas altérée pendant toutes ses années, c’est son amour d’Israël : "Israël est un pays extraordinaire, qui s’est développé de façon spectaculaire. Aucun pays ne s’est construit aussi bien en si peu de temps. Oui, je suis resté aussi sioniste que le jour de mon arrivée en Palestine. Et aussi fondamentalement optimiste."



David Levy
webmaster




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