La culture israélienne en Russie, un retour aux sources

publié le mercredi 13 décembre 2006
Partagez cet article :


publicité

"Ils sont issus du même tronc, de la même attente impatiente, avide et utopique qui donna un jour naissance à la révolution russe dans laquelle s’engagèrent en masse les jeunes juifs russes". Cette remarque sur les héros du Roman russe de l’écrivain israélien Meir Shalev est tirée de la préface écrite par son traducteur, Rafaïl Noudelman. Elle concerne aussi bien ceux qui sont partis que ceux qui sont restés, les origines uniques pour des destins différents de nombreux Israéliens et Russes.

L’action ne se passe pas en Russie, qui figure dans le roman seulement en tant qu’image, souvenir fantomatique, point de départ. Les héros du roman sont partis pour la Palestine au début du XXe siècle pour concrétiser leur rêve. Ils ont emporté avec eux des idées russes, des livres russes, des jurons russes. Mais leurs enfants et leurs petits-enfants ont grandi en Israéliens.

"J’ai grandi avec les récits de mes parents sur la Russie et la littérature russe", dit Meir Shalev, qui a pris part, avec d’autres écrivains et poètes israéliens, au Salon international du livre Non/fiction (intitulé Foire de la littérature intellectuelle) qui a eu lieu à Moscou.

Israël était l’invité d’honneur de ce Salon.

Comme l’explique Linor Goralik, l’une des responsables du projet "Eshkol : la culture israélienne et juive moderne à Moscou", "cette idée est née spontanément, simultanément chez nous et chez les organisateurs du Salon". C’est l’équipe du projet qui a assuré la participation d’Israël au Salon de Moscou.

Le hasard a voulu que cet événement coïncide avec l’année du 15e anniversaire du rétablissement des relations diplomatiques entre Israël et la Russie. Linor Goralik parle de "simple coïncidence", mais la coïncidence est tout à fait logique il aura fallu quinze ans pour rattraper le temps perdu durant toutes ces années d’isolement.

"En 1987, explique Lino Goralik, quand je n’étais encore qu’une toute petite fille, on m’a demandé si je voulais partir en Israël. J’étais persuadée, à cette époque, que les gens de ce pays portaient le burnous. Beaucoup de temps s’est écoulé, depuis, mais il me semble que beaucoup de gens continuent d’avoir cette image du burnous, c’est un peu comme le mythe d’une Russie où les ours se promènent dans les rues et où les gens jouent de la balalaïka".

Effectivement, "Israël" est communément associé à l’image de Jérusalem et du mur des Lamentations, au hassidisme, aux chants patriotiques de la Guerre des six jours, aux chansons Toumb balalaïka, 7-40 et hava naguila. C’était bien pour le début des années 90, lorsque la Russie redécouvrait Israël et la culture européenne. Mais c’était déjà du passé. L’Israël d’aujourd’hui est toujours inconnu de la plupart des Russes, hormis son actualité.

"La tradition russe a laissé des traces visibles dans la culture israélienne", souligne Meir Shalev. "Oui, renchérit le rédacteur Dan Daor, les racines de la littérature israélienne plongent dans la littérature russe." Mais tous deux ajoutent : "malheureusement, les routes de la littérature israélienne et de la littérature russe ont divergé".

Pour une simple raison : l’absence de traducteurs. Meir Shalev, qui estime avoir pour maîtres de l’écriture Gogol, Boulgakov et Nabokov, regrette de ne rien pouvoir dire de la littérature russe contemporaine. Nul ne sait s’il le pourra un jour mais le lecteur russe a lui la chance de pouvoir lire Shalev et les autres auteurs israéliens que l’on commence à éditer et à traduire en Russie.

Une cinquantaine d’ouvrages en hébreu, choisis par l’Institut israélien de la traduction, ont été présentés dans le cadre du Salon. Tous sont à la recherche d’un éditeur russe. Il faut dire que certains écrivains israéliens n’ont pas besoin d’être traduits, le russe est leur lange maternelle.

La participation israélienne au Salon de Moscou a tiré un trait sous tout une époque, celle des séparations. Tout au long du XXe siècle, les gens ont quitté la Russie pour la Palestine puis pour Israël et voici que nous reviennent maintenant les fruits dont les graines avaient été semées dans le sol russe mais qui ont mûri sur une autre terre. Ils nous reviennent, enrichis de la culture du Proche-Orient, d’une tradition autre. Et la chance existe non seulement de rattraper le temps perdu durant des décennies, mais aussi de découvrir l’Israël d’aujourd’hui.

Moscou accueille depuis quelques années les tournées de théâtres israéliens, de groupes musicaux, les festivals du cinéma israélien sont entrés dans la tradition, il est possible de découvrir la peinture et la photographie israéliennes. Avant, seule l’ambassade d’Israël en Fédération de Russie s’en chargeait. Depuis la mise en œuvre du projet Eshkol en 2004, une bonne centaines de manifestations ont déjà eu lieu, allant des lectures littéraires aux concerts, aux festivals culinaires, aux masters classes, aux conférences sur le judaïsme et l’histoire juive, aux présentations de films. Le site Boolnik.ru a fait son apparition en 2006. C’est un phénomène tout à fait exceptionnel parmi les multiples publications en ligne consacrées à la thématique juive. Il ne fait pas de politique, ce qui est étonnant à notre époque, surtout dans le contexte d’Israël et de la thématique juive d’une manière générale.

"Notre site, explique sa rédactrice Assia Vaïsman, s’efforce d’aider les gens qui manifestent un intérêt pour la culture juive ou les thèmes juifs, mais qui n’ont pas le temps ou le désir de comparer eux-mêmes les sources. Le site est destiné à tous les russophones, où qu’ils vivent, mais est surtout orienté sur ceux qui ont un background russe (soviétique).

Selon elle, cet intérêt pour Israël est lié au fait que ce pays est un news maker. "En outre, ajoute-t-elle, tout ce qui était israélien et juif est resté assez longtemps interdit. Israël est exotique, comme la Chine ou le Cambodge, mais bien plus proche et moins abstrait. Quoique on ne puisse manquer de mentionner que les gens s’intéressent surtout à la politique et aux curiosités ethno religieuses."

Mais il y a aussi ceux qu’attirent la culture israélienne. "Parfois, note Assia Vaïsman, les gens sont accrochés par hasard par un phénomène quelconque, un livre, un film, un personnage et ils commencent à s’intéresser. Ce ne sont pas toujours des juifs, loin s’en faut, il est fréquent, au contraire, que les juifs marquent un désintérêt voulu pour la culture juive et israélienne, qu’ils qualifient d’étroitement locale ou lui refusent tout simplement le droit à l’existence, ce qui ne les empêche pas de se passionner pour la littérature norvégienne ou les danses indiennes." Linor Goralik acquiesce. Selon elle, les manifestations organisées dans le cadre du projet Eshkol attirent les gens non pas parce qu’ils sont juifs mais parce qu’elles les intéressent tout simplement. Ce sont, pour l’essentiel, des jeunes entre 18 et 35 ans qui ont fait des études supérieures.

"La culture israélienne cesse d’être archaïque pour le Russe et c’est très important, conclut Linor Goralik."

Personne ne pense que la littérature israélienne trouvera en Russie un vaste lectorat et que les musiciens israéliens auront une masse de fans. Mais ils auront obligatoirement leurs spectateurs et leurs lecteurs. Quinze années de dialogue n’ont pas eu lieu pour rien.



Marianna Belenkaïa
Observatrice politique de l’agence RIA Novosti




blog comments powered by Disqus



Articles incontournables