Parasha Toledoth 5767

Chabbath 25 novembre 2006 - 4 Kislev 5767 - Début : 16 h 43 - Fin : 17 h 50
publié le mercredi 22 novembre 2006
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Lecture de la Torah : GENESE XXV, 19 - XXVIII, 9 : JACOB et ESAÜ. Haphtara : MALACHIE I, 1 - II, 7 : « C’est aux lèvres du pontife de conserver le savoir et c’est de sa bouche qu’on recherchera la doctrine. »

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Commentaires sur la Torah :

« ISAAC envoya ainsi JACOB au territoire d’ARAM, chez LABAN, fils de BATHUEL, l’Araméen, frère de REBECCA, mère de JACOB et d’ESAÜ. » (Genèse XXVIII, 5). Ce verset se trouve presque à la fin de notre paracha. Il nous rappelle qu’ISAAC, craignant pour la vie de son JACOB menacé de mort par son frère ESAÜ, préféra momentanément le mettre à l’abri, en l’envoyant au loin auprès des parents de REBECCA. La haine de CAÏN suivie du meurtre de son frère ABEL nous est connue. Nous savons aussi combien ISMAËL et son frère ISAAC se détestaient. Dans notre texte, c’est à nouveau un conflit entre deux frères qui nous est rapporté.

Nous voudrions profiter de ce commentaire hebdomadaire pour rendre hommage avec un léger retard, à la mémoire du célèbre RACHI dont on a célébré récemment le 900° anniversaire de sa disparition. Dans le verset cité en introduction, et précisant que REBECCA était la mère de JACOB et d’ESAÜ, ce commentateur exceptionnel qu’était RACHI, nous dit simplement ceci : « Je ne comprends pas ce que le texte veut nous enseigner ». Curieuse et exceptionnelle modestie d’un tel auteur. Il fut et restera pour toujours l’un des principaux exégètes de tous les temps. Malgré sa grandeur, il s’efface toujours et ne craint pas d’exprimer l’idée selon laquelle il ne comprend pas le sens d’un passage et le nôtre en particulier. C’est le propre des plus grands de nos maîtres que de savoir s’exprimer ainsi. Cela correspond à ce que nous enseignent les Pirké Avoth, chapitre 5, michna 7 : « ce qui distingue le sage du niais, c’est que le premier ose avouer franchement qu’il ne comprend pas quelque chose, tandis que le second fait étalage d’une science qu’il ne possède pas. »

Ceci dit, essayons de comprendre ce qui posait problème à RACHI lorsqu’il voulut expliquer notre verset. On peut en effet se demander ce que cherchait la Torah en voulant préciser que REBECCA était la mère de JACOB et d’ESAÜ ? Nous le savions déjà en lisant le récit de leur naissance indiqué au début de notre paracha de TOLEDOTH. On a vu également qu’elle donna les vêtements de son fils aîné ESAÜ à JACOB, son fils cadet. (Genèse XXVII, 15). En conséquence, notre maître RACHI ne comprenait pas le sens des mots de la Torah répétant que REBECCA était la mère de ces deux garçons. Quelle information supplémentaire cela nous fournissait-t-il ?

En fait, RACHI a préféré se conformer à l’enseignement des Maîtres de la Tradition disant : « Habitue ta langue à dire : je ne sais pas ; car sans cela tu seras réduit à inventer des choses fausses et il t’en arrivera du mal » (Talmud Bera’hoth 4 a). Pourtant, personne ne lui demandait de reconnaître son ignorance sur ce point. Nous savons également que de nombreux versets de la Torah n’ont pas fait l’objet d’un commentaire de sa part. Il aurait donc pu passer sous silence notre verset sans y apporter son commentaire. En général, quand il n’apporte pas d’explication sur un texte de la Torah, c’est parce qu’il considère que le sens d’un verset est si simple et à la portée de chacun, qu’il lui semble inutile d’y ajouter une explication.

Par contre dans notre cas précis, s’il a cru utile de dire « je ne comprends pas ce que le texte veut dire », c’était pour ne pas donner l’impression de tromper le lecteur qui là encore, aurait pu croire que ce texte ne justifiait aucun commentaire et n’aurait pas prêté attention à l’étrangeté de la situation due à la répétition selon laquelle REBECCA était bien la mère d’ESAÜ et de JACOB. Pour cette raison, RACHI a préféré nous dire qu’il ne comprenait pas le sens de ce doublon. Il voulait ainsi amener le lecteur à s’empresser de rechercher par lui-même, pour approfondir la question, à se donner du mal en recherchant le sens de ce passage.

Toutefois, nombreux sont ceux qui par ailleurs, en commentant RACHI, se sont alors donné le mal de chercher. Ainsi, Rabbi JEHOUDAH bar ELIEZER, l’un des plus anciens exégètes est d’avis que la Torah a voulu dans notre passage, nous montrer que REBECCA et ISAAC ont échoué, lorsqu’ils ont donné naissance à un individu tel qu’ESAÜ. Pour cela, nous comprenons qu’il ait été écrit : « JACOB fut envoyé chez LABAN fils de BATHUEL l’Araméen, frère de REBECCA, la mère de JACOB et d’ESAÜ »

Toujours à propos de cette mention, Rabbi OBADIA di BARTENURA (le célèbre commentateur de la Mishna) formule l’opinion suivante : « La Torah nous indique ici que REBECCA envoya JACOB chez son frère LABAN, car celui-ci étant proche des deux frères, ceux-ci pourraient mieux lui parler de leur rivalité, que l’on n’aime pas exposer à des étrangers. » Et il est encore plus intéressant de noter l’observation faite par l’auteur du HAAMEK DAVAR disant : « ISAAC et ESAÜ ne se doutaient pas que JACOB s’enfuirait chez LABAN, celui-ci étant également proche parent d’ESAÜ »

En fait, la solution à notre question se trouve plutôt dans l’inquiétude formulée par la mère lorsqu’elle se rend compte que son fils ESAÜ est disposé à tuer son frère JACOB. Elle s’écrie alors : « pourquoi m’exposer à vous perdre tous deux à la fois ? » (Genèse XXVII, 45). Ces paroles sont surprenantes, car le danger de mort ne guette que JACOB. Son frère, en effet, projette de le tuer. Dans ce cas, comment pourrait-elle les perdre tous deux ? RACHI, sur les mots « vous deux » précise ceci : « S’il te tue, tes enfants le mettront à mort par vengeance ». RACHBAM, le petit-fils de RACHI, va dans le même sens en disant : « s’il te tue, lui aussi sera tué par ceux voudront venger ta mort. » ‘HIZKOUNI enfin : « vous deux » s’applique à ton père et à toi, car ESAÜ a dit dans son coeur : « le temps du deuil de mon père approche (et quand il sera mort) je tuerai mon frère JACOB (verset 41). Dans ce cas, ISAAC étant mort, ESAÜ mettra son projet à exécution en tuant JACOB, et moi REBECCA, j’aurai perdu à la fois mon époux et l’un de mes fils le même jour ».

Que viennent alors nous apporter les explications de ces exégètes ? Que cherchait RACHI lorsqu’il pensait que JACOB risquait de tuer ESAÜ, alors que c’est bien ce dernier qui projetait de mettre à mort le premier ? N’est-ce pas REBECCA qui craignait pour la vie de son fils JACOB ? Pour quelle raison RACHI semble-t-il expliquer que cette mère craignait que JACOB, pour se protéger lu-même, n’en vienne à tuer son frère ESAÜ ? Il semble bien que l’expression « vous deux » suscite la difficulté de compréhension de ce passage. Soit, ESAÜ tue son frère JACOB, soit celui-ci n’a pas encore d’héritier susceptible de le venger. C’est pourquoi RACHI estime que dans le cas où JACOB trouverait le moyen légitime de se défendre en tuant son frère ennemi, dans tous les cas de figure, la mère se trouverait privée de ses deux fils. Cette explication reste malgré tout assez faible.

Aussi, RACHBAM convient-il mieux par son commentaire, pour comprendre l’angoisse de REBECCA qui est d’avis que si JACOB était tué, il y aurait pour lui des vengeurs. Rien n’est moins sûr, cependant, puisqu’au moment des faits, celui-ci n’avait pas encore d’enfants susceptibles de venger sa mort, le même jour. (Genèse XXVII, 45). Un temps plus long qu’un seul jour pourrait s’écouler entre la mort des deux frères. On admettrait davantage l’explication du ‘HIZKOUNI selon laquelle le père étant mort, ESAÜ en profiterait pour mettre son projet à exécution en tuant JACOB, de sorte que la mère se trouverait privée à la fois de son époux et de son fils, ce qui justifierait mieux l’expression « vous deux ». Dans cette hypothèse en effet, ESAÜ projetant de tuer son frère après la mort du père, cela aurait pour conséquence que REBECCA serait bien privée le même jour pratiquement, à la fois de son époux et de JACOB, son fils bien-aimé.

Toutes ces explications permettant de mieux comprendre ce que voulait sous-entendre RACHI ne peuvent nous satisfaire. Il vaut mieux se tourner vers le commentaire que tire de notre verset le célèbre Elie BENAMOZEGH (19° siècle) lorsqu’il rapporte ceci : « REBECCAH a dit : « quel que soit d’entre vous celui qui sera tué, j’en serai privée le même jour. Celui qui mourra n’existera plus pour moi et son frère criminel je le détesterai comme s’il s’agissait d’un étranger et d’un ennemi. »

Il semble que telle était l’intention de notre verset. Tous deux étaient les enfants de REBECCA et en raison de ce qui risquait de se produire, elle pouvait les perdre tous deux le même jour.

Terminons donc en revenant à la question première pour trouver une réponse satisfaisante. En effet, pour quelle raison la Torah tenait-elle à nous rappeler que REBECCA était la mère de ces personnages qu’étaient ESAÜ et JACOB ? On peut penser que RACHI voulait par son silence, nous faire comprendre malgré tout, que REBECCA voulant protéger son fils JACOB en le faisant fuir au loin était en même temps la mère de celui qui voulait le tuer, à savoir ESAÜ. En soustrayant le premier à la fureur du second, elle sauvait également ce denier puisqu’elle l’empêchait de commettre un crime. Certes, elle voulut toujours favoriser son fils cadet, mais au moment du danger, elle voulut les sauver touts deux pour que la mort ne puisse la priver de ces deux garçons qu’elle aimait, malgré leurs différences, d’un amour si fort que seule une mère est capable de donner. J’ajouterai cependant que la piété des parents ne les a pas empêchés d’avoir un fils aussi dévoyé que l’était ESAÜ si l’on s’appuie sur le texte cité dans Genèse XXV, 27 complété par le Midrash disant qu’il se comportait très mal, en volant, en tuant, en violentant les femmes. Sa nature profonde était mauvaise et les parents ont été impuissants à le corriger de ses défauts. Cela arrive malheureusement très fréquemment de nos jours encore. L’éducation d’un enfant est certainement ce qu’il y a de plus difficile sur terre.

HAPHTARA :

Notre texte est tiré d’une prophétie de MALACHIE, le dernier des prophètes du canon biblique traditionnel. Cet auteur s’indigne de l’incompréhension des enfants d’ISRAËL à son époque.. En effet, ceux-ci ne saisissent pas à quel point ils bénéficient de l’amour de D.ieu envers eux. Il ne comprennent pas non plus pour quelle raison ESAÜ en tant que peuple est honni de D.ieu. Ils disent donc : « où es ton amour ? » (verset 2). Le texte suivant répond aux craintes exprimées : « ESAÜ n’est-il pas le frère de JACOB, mais c’est JACOB que j’ai aimé. ESAÜ je l’ai pris en aversion. » (MALACHIE I, 2 - 3).

Nous savons que le manque de piété affichée par JACOB (ISRAËL), son infidélité envers D.ieu, sont bien plus graves que la mauvaise conduite des autres peuples. S’il lui arrive de professer le paganisme, cela ne semble pas pour autant l’empêcher d’aimer D.ieu. Car, malgré tout, il semble inconcevable que JACOB - ISRAËL, puisse réellement s’adonner à l’idolâtrie.

MAIMONIDE , à propos du verset 11 dans lequel il est dit : « Et en tous lieux on me présente de l’encens », nous dit : « Les idoles sont adorées en tant que symboles, mais faussent malgré tout de manière radicale la vraie croyance, en empêchant l’élévation du peuple vers l’idéal divin. » (Guide des Egarés, Livre 1er, chapitre 36). Aussi la faute d’ISRAËL que dénonce à son époque le prophète MALACHIE est donc doublement grave. Non seulement il s’agit d’une trahison envers D.ieu et sa Vérité face aux cultes falsifiés, mais il y a aussi négligence et hypocrisie impardonnables. En fin de compte, le prophète exhorte tout particulièrement les pontifes (les cohanim). Il les met en garde contre le mal qu’ils auront répandu n’ayant pas agi dans le sens du bien en ne se conformant pas à l’enseignement divin ainsi qu’il est dit : « Je déchaînerai sur vous la malédiction, et vos bénédictions je les rendrai funestes.... Et certes, ainsi ferai-je, car vous, ne le prenez point à cœur. » (MALACHIE II, 2)

Plus loin, nous voyons que le pacte conclu avec la tribu de LEVI dont sont issus tous les pontifes, a comporté la promesse suivante : « Mon pacte avec lui a été un gage de vie et de paix ; je les lui ai accordées comme condition de son respect, et il m’a révéré et s’est humilié sous mon nom. Une doctrine de paix s’est rencontrée dans sa bouche..... (versets 5 - 6). Selon une certaine tradition, le pontifie ici décrit personnifie l’ensemble du peuple juif, dont la mission constante consiste à diffuser la parole divine à l’humanité toute entière. A nous d’en être les porteurs et les ardents défenseurs par notre propre comportement selon les lois divines, jusqu’au jour où tous finiront par reconnaître le D.ieu Unique, Créateur de l’Univers, et seul digne d’être adoré.



Alain Goldmann
Grand Rabbin




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