Nuremberg : une expérience à ne pas oublier

publié le dimanche 5 novembre 2006
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Il y a 60 ans, dans la nuit du 15 au 16 octobre 1946, la sentence rendue par le Tribunal international de Nuremberg - condamnation à mort des dix principaux criminels de guerre nazis - était exécutée.

Enver Mamédov, conseiller du rédacteur en chef de l’Agence russe d’information internationale RIA Novosti, vétéran de la Grande guerre patriotique, a pris une part directe aux travaux du tribunal. A l’époque il n’était âgé que de 22 ans.

Dans un entretien avec le commentateur militaire de RIA Novosti, Viktor Litovkine, Enver Mamédov a raconté qui étaient les criminels exécutés, quels forfaits ils avaient commis et quelles étaient les principales leçons enseignées par le Tribunal de Nuremberg.


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V.L. : Le châtiment appliqué voici soixante ans - l’exécution des principaux criminels nazis - est souvent qualifié de tardif. S’il avait été appliqué beaucoup plus tôt bien des vies humaines auraient été épargnées. Seulement on ne refait pas l’histoire. Monsieur Mamédov, pour avoir participé directement au Procès de Nuremberg vous avez vu ces "non-hommes". Comment se présentaient-ils ? Comment ont-ils été exécutés ?

E.M. : Ce ne sont pas 10, mais 12 criminels qui avaient été condamnés à mort par pendaison. Mais ces douze n’ont pas tous été pendus. Parmi les exécutés il y avait Ribbentrop, ce diplomate entre guillemets, impliqué dans l’élaboration et la réalisation d’actions agressives contre des Etats pacifiques. Ont été exécutés aussi le feld-maréchal Keitel, chef d’état-major de la Wehrmacht, ainsi que l’idéologue Streicher, l’un des auteurs de la théorie misanthropique de la race aryenne en tant que nation prédominante dans le monde, un individu qui avait contribué à l’élaboration de projets monstrueux d’extermination de peuples entiers, d’ethnies entières. Kaltenbrunner, le bras droit de Himmler et aussi de Hitler, lui aussi a été pendu. Himmler, tout comme Hitler, Göring et, quelque temps auparavant en prison, Ley, avaient mis fin à leurs jours, sachant parfaitement quelle mort honteuse les attendait après les crimes tous aussi sanglants que monstrueux qu’ils avaient perpétrés contre l’humanité.

Trois ont été condamnés à la réclusion à vie : Hess, Funk et Raeder. Hess était l’adjoint de Hitler au parti nazi, mais il n’a pas été condamné à mort. Pendant quatre ans, alors que la guerre était menée et que les plus graves forfaits avaient été commis dans les territoires occupés, il avait été interné en Angleterre qu’il avait gagnée en avion la veille de l’agression de l’Allemagne hitlérienne contre l’Union soviétique. Il avait de cette façon tenté d’obtenir un armistice ou tout simplement la conclusion d’un accord de paix avec l’Angleterre de manière à ce que l’Allemagne puisse axer toute sa puissance contre notre pays. Les juges occidentaux - comme vous le savez certainement les juges étaient quatre au total (fournis par la Russie, l’Angleterre, les Etats-Unis et la France - ont décidé qu’avec lui c’était "suffisant" et ils l’ont condamné à la détention perpétuelle.

Funk est entré dans l’histoire en tant que banquier ignoble qui avait entassé dans les coffres de la Reichsbank une "richesse" abominable, à savoir des couronnes et des prothèses dentaires en or prélevées des mâchoires des malheureux décédés dans les camps de la mort de l’Allemagne hitlérienne. A Nuremberg il avait aussi été question de bien d’autres activités répréhensibles de Funk. Celui-ci a toujours tenté de se blanchir et prétendu qu’il n’était pour rien dans l’extermination des gens, mais le seul fait que des couronnes et des prothèses dentaires aient été souvent arrachées à des gens encore en vie pour aller gonfler les réserves d’or de l’Allemagne en dit bien plus long sur son esprit mesquin que toute autre chose.

Raeder était le père de la marine de guerre de l’Allemagne hitlérienne. Par la suite, en 1943 si je ne me trompe pas, il avait été remplacé par le grand amiral Doenitz. Raeder avait été accusé d’avoir donné des instructions misanthropiques. Il avait tenté de nier, mais il avait été confondu par des documents signés de lui. Chose très intéressante, les Allemands conservaient les sténogrammes et les documents. Même lorsque les jours du régime hitlérien étaient comptés, ils dissimulaient ces documents plutôt que de les brûler, de les détruire. C’est pourquoi la plupart des pièces à conviction présentées par l’accusation étaient des documents - notes, journaux, ordonnances et autres instructions - des fonctionnaires nazis.

La flotte sous-marine fasciste créée par Raeder s’était livrée à de véritables actes de piraterie. Le grand amiral exigeait que soient coulés non seulement les bâtiments de guerre, mais encore les paquebots et même les navires-hôpitaux. Parmi les bateaux envoyés par le fond il y en avait beaucoup battant pavillon anglais. Une directive de Raeder interdisait de porter secours aux passagers des bateaux torpillés par des submersibles allemands et obligeait les commandants de ces sous-marins à faire surface et à mitrailler les naufragés qui avaient pris place à bord de radeaux. Les Etats-Unis construisaient ne nombreux navires, surtout les dernières années de la guerre, et ils avaient besoin de marins expérimentés pour former les équipages des navires appelés à briser le blocus naval de l’Angleterre et aussi celui de la Russie soviétique... Par conséquent les nazis s’employaient à ce que les marins naufragés ne puissent plus reprendre du service.

Des documents présentés au Procès de Nuremberg ont révélé que Kaltenbrunner était directement responsable des actions de l’armée nazie sur le territoire de l’Union soviétique. Il avait notamment publié une instruction sur les mesures que l’armée allemande pouvait prendre en URSS. Le document prévoyait notamment l’extermination des militaires et aussi celle des civils. Kaltenbrunner avait tenté de se justifier en déclarant qu’il n’était qu’un soldat. Mais quel soldat était-il ?! Il n’avait pas simplement été un exécutant d’actions abominables à l’égard de la population civile, il avait été aussi leur inspirateur !

Des documents top secret ont révélé que Hitler et Keitel avaient signé un accord en vertu duquel des détachements punitifs - Einsatz Commandos et Einsatz Groups - composées de SS, de membres de la Gestapo et d’autres formations faisaient partie de toutes les grandes unités militaires. Et pendant que le "rouleau compresseur" progressait en pays conquis, laissant derrière lui des monceaux de cadavres, des villes et des villages incendiés, ces détachements punitifs suivaient derrière, accomplissant tous l’une des fonctions que les dirigeants hitlériens leur avaient prescrites et consistant à exterminer les Slaves et d’autres ethnies.

J’ai déjà dit que Kaltenbrunner avait été pendu. Son plus proche acolyte, Himmler, lui il s’est suicidé après être tombé entre les mains du contre-espionnage anglais. Dans un premier temps il s’était caché dans un camp de personnes déplacées, ensuite il avait exigé d’être mis en présence de Montgomery, le commandant en chef des troupes d’occupation britanniques en Allemagne. Evidemment, cette rencontre n’a pas eu lieu. C’est le colonel Murphy, spécialiste du contre-espionnage, qui est venu. Il s’est avéré alors que ses subordonnés avaient omis d’inspecter la bouche de Himmler. En fouillant les poches du Reichführer-SS les agents du contre-espionnage britannique avaient trouvé une capsule de cyanure et ils avaient pensé que le chef nazi n’en possédait plus d’autres. Seulement cet expert du contre-espionnage qu’était Murphy avait exigé que l’on inspecte la bouche de Himmler. Et quand après avoir été entièrement dénudé une seconde fois Himmler s’était vu demander d’ouvrir la bouche, il avait serré les mâchoires, brisant ainsi la capsule de cyanure qui s’y trouvait. Il était mort en quelques secondes...

Kaltenbrunner n’avait pas été simplement l’adjoint de Himmler, il avait été aussi son homme de confiance. Y compris aussi parce qu’Autrichien, il était proche de Hitler. Au cours du Procès de Nuremberg on a appris que dans les conversations privées Himmler craignait même son adjoint qui ne le quittait pas d’une semelle. Force est de se remémorer l’exécution de Frick, qui dans une mesure considérable répondait des forfaits commis par les nazis dans les territoires occupés, la pendaison de Frank, le bourreau de la Pologne, Streicher, l’antisémite numéro un, auteur d’ignobles "travaux théoriques" qui servirent de référence aux nazis dans l’extermination des Juifs. Streicher était un individu tellement abominable que lors de la première audience du tribunal, quand il s’est approché du général-colonel Jodl - lui aussi a été pendu - celui-ci lui a démonstrativement tourné le dos sans lui serrer la main.

Un détail intéressant : quand Streicher, antisémite invétéré, instigateur de pogromes, impliqué dans des pillages et l’extermination physique de Juifs, s’était approché de son avocat - les accusés avaient tous des défenseurs qui comptaient parmi les grandes voix du barreau allemand - celui-ci s’était détourné pour ne pas lui serrer la main.

Sauckel, esclavagiste typique, lui aussi a été pendu. Il était chargé d’envoyer en Allemagne des jeunes gens, des jeunes filles et même des gens d’âge moyen pour y travailler dans des usines de guerre souterraines et accomplir des travaux pénibles et dangereux dans les industries chimique et autres. Des millions d’esclaves avaient été réquisitionnés dans toute l’Europe pour que l’Allemagne puisse mener sa guerre d’agression...

Pour la première fois au cours de l’humanité on avait exécuté les dirigeants concrets d’un Etat, qui avaient organisé la guerre la plus sanglante de l’histoire et perpétré des crimes terribles dans les territoires occupés.

V.L. : On sait que le maréchal Göring, l’un des principaux criminels nazis, a évité la pendaison. C’est une histoire assez embrouillée. Comment avait-il réussi à se procurer du poison ? C’est que la prison était bien gardée. Avez-vous une explication ?

E.M. : Vous avez raison de rappeler cet épisode. Je précise que Göring a pris du poison quelque part vers vingt-deux heures trente dans la nuit du 15 au 16, c’est-à-dire quelques heures avant que le bourreau n’officie. Qui lui avait donné une capsule de cyanure ? On a avancé que cela aurait pu être sa femme, celle-ci avait rencontré Göring à plusieurs reprises et elle aurait pu lui remettre le poison sous forme de capsule de cyanure. Cependant, sur la base d’observations et de témoignages obtenus dans des milieux proches de l’accusation américaine, je penche pour le point de vue selon lequel ce sont les Américains qui ont remis le poison à Göring. Pour quelle raison ? Je suppose qu’un marché secret était intervenu entre Göring et les militaires américains, auxquels Göring avait révélé plusieurs secrets d’Etat importants connus de lui seul. Nous ne savons toujours pas très bien de quels secrets il avait été question, mais il en avait révélés. Cela concernait non pas des documents ou des valeurs matérielles quelconques, mais plutôt des secrets du reich qui aujourd’hui encore sont inaccessibles aux chercheurs. J’estime que pour cela les Américains lui ont permis d’échapper à un châtiment mérité. Et il a fait cela bien que chaque nazi de haut rang arrêté ait fait l’objet d’une surveillance visuelle vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Cette mesure avait été prise après le suicide de Ley. Bormann, un autre criminel condamné à la pendaison par le tribunal, a lui aussi réussi à échapper à l’exécution. Il a été condamné à mort par contumace, mais il s’est avéré qu’il a été tué lorsque les chars soviétiques sont entrés dans Berlin, alors qu’il tentait de sortir de l’encerclement. Plus précisément il a été frappé par une balle perdue. Par la suite des rumeurs ont commencé à circuler, selon lesquelles Bormann se cacherait en Amérique latine. Il a été dit aussi que Bormann aurait changé de visage en recourant à la chirurgie plastique. Mais le plus probable, c’est qu’il avait figuré parmi les morts non identifiés qui à l’époque se comptaient par milliers... Voilà pourquoi sur les 12 criminels nazis condamnés à mort 10 seulement ont été pendus. V.L. : On sait que les criminels nazis exécutés ont tous été photographiés et que leurs photos ont été publiées dans les journaux de l’époque, et qu’à côté de chacun d’eux il y avait le noeud coulant qui les avait étranglés. Même Göring avait été photographié avec ce noeud coulant. On dit aussi que le sergent américains Woods qui officia en qualité de bourreau à Nuremberg, avait par la suite négocié les cordes qui avaient servi à pendre ces criminels. Et même que cela lui avait rapporté gros. Est-ce vrai ?

E.M. : Je pense que cela ressemble à la vérité, mais je ne suis pas en mesure de confirmer ou d’infirmer ces dires. Je puis seulement assurer que lorsque les corps des criminels exécutés ont été disposés pour être photographiés et filmés, le noeud coulant détaché de la corde principale était disposé à côté. C’étaient de grosses cordes qui avaient été passées dans des poulies de fonde dans un local situé dans la cour de la prison. Il y avait là trois échafauds. Le sergent Woods, venu spécialement des Etats-Unis, avait opéré assez rapidement. Selon certaines estimations, il aurait mis 1h20 pour pendre les dix gredins.

Je n’ai pas assisté aux exécutions, le nombre des représentants de chaque puissance était limité, chacune avait aussi délégué deux journalistes. Il avait été interdit de photographier et de filmer les pendaisons. Au moment de l’exécution des cagoules noires avaient été passées sur la tête des condamnés. Ces cagoules, je les ai vues.

V.L. : On dit que le juge soviétique avait réclamé qu’un plus grand nombre de criminels nazis haut placés soient condamnés à mort. Pourquoi des personnages infâmes comme Reader, que vous avez déjà évoqué, Schirach et Speer, par exemple, ont échappé à la potence ?

E.M. : Schirach et Speer ont été condamnés à 20 ans de prison. Quant à Funk et à Raeder, cités plus haut, ainsi que Hess, ils ont été condamnés à la détention perpétuelle. Cependant, ils ont connu des sorts fort différents. Seul Hess a vécu derrière les barreaux jusqu’à sa mort naturelle à un âge plus que respectable. Funk et Raeder ont été libérés après avoir passé chacun dix ans en prison.

Schirach, lui, l’organisateur, l’inspirateur entre guillemets et le mentor de la jeunesse allemande éduquée dans l’esprit de la haine raciale, du nationalisme et du mépris pour les autres peuples et nations, il a purgé la totalité de sa peine - 20 ans - et est sorti de prison assez alerte. Il avait alors un peu plus de 60 ans, tout comme Speer. Tous deux se sont évidemment empressés de donner conférence sur conférence, de présenter des rapports, d’écrire des livres et des articles pour contester les décisions du tribunal et se justifier.

A l’époque du Procès de Nuremberg Speer était très jeune. A 36 ans il était devenu ministre de l’Armement et des munitions. Les canons créés par Speer avaient tiré sur des villes, pilonné systématiquement Leningrad. Les avions fascistes fabriqués dans ses usines avaient bombardé nos villes, mitraillé les réfugiés lorsque ceux-ci tentaient de fuir devant les chars allemands et les bourreaux SS...

Speer n’avait pas fait que construire de gigantesques usines souterraines, il avait aussi assuré la direction des travaux entrepris pour créer la bombe atomique. Chez nous on a très peu parlé de cela, mais Speer a démontré au procès que l’Allemagne n’était qu’à une année ou deux de la création de la bombe atomique. Qui plus est, grâce aux efforts de Speer des bombes volantes sans pilote, des missiles avaient été mis au point pour acheminer l’arme atomique. Evidemment, un grand rôle avait été tenu par von Braun, qui par la suite sera "recruté" par les Etats-Unis, mais Speer avait commis un impair, dans sa dernière déclaration il me semble, en disant que l’Allemagne s’apprêtait à réaliser le programme de domination nucléaire mondiale annoncé par les hitlériens. L’Allemagne était disposée à se frayer la voie vers la suprématie planétaire en provoquant une fournaise atomique.

Speer avait dit carrément que des missiles intercontinentaux seraient prochainement créés pour acheminer des charges atomiques. Et que l’Allemagne était capable de les fabriquer. Seules la progression rapide de l’Armée soviétique et la destruction de la machine de guerre hitlérienne, qui avait été dotée de matériels performants, avaient empêché l’apparition de cette arme destructrice. On frissonne en pensant à ce qui se serait produit si elle était tombée entre les mains des nazis pendant la guerre.

Voyons maintenant les contradictions entre les juges. Ici je vous dit que c’est un miracle que le Procès de Nuremberg se soit tenu, qu’il ait été mené à son terme et que les criminels nazis aient eu le châtiment qu’ils méritaient. Souvenez-vous de la situation qui prévalait alors. Du discours prononcé par Churchill à Fulton au printemps de 1946 et qui au fond avait fait office de "déclaration de guerre froide" à notre pays, de toute l’activité déployée par l’administration américaine pour réviser les résultats de notre Victoire. C’est dans ces conditions qu’il avait fallu prononcer le verdict.

Les avocats généraux des quatre pays ont réclamé la peine de mort par pendaison pour tous les accusés sans exception. Pour certains membres de l’accusation cette prise de position coûtera cher par la suite. En particulier, je me dois de rappeler les persécutions dont avait fait l’objet le procureur américain, le général Taylor, un homme remarquable, intelligent, qui, littéralement harcelé, avait été contraint de quitter l’armée après le procès.

Après les juges des quatre pays - Union soviétique, Etats-Unis, Grande-Bretagne et France - avaient conféré pendant tout un mois. Finalement, cela avait débouché sur l’acquittement de Schacht, qui avait été le principal bailleur de fonds de Hitler, son conseiller économique numéro un. C’est grâce à Schacht, qui avait utilisé l’argent et l’influence des monopoles allemands, que les nazis avaient accédé au pouvoir. Par la suite il les avait aidés à créer une formidable machine de guerre. Il a été acquitté parce que Schacht était lié aux monopoles étrangers, dont américains. Pendant toute la durée de la guerre leurs capitaux avaient continué de financer l’industrie militaire allemande, passant par tout un système bancaire complexe, via des accords de cartels. Certaines sociétés occidentales avaient approvisionné l’armée nazie en essence d’aviation et en lubrifiants...

Je tiens à remémorer quelques faits notoires et incontestables. Que ce serait-il passé si Schacht avait évoqué l’aide dont les nazis avaient bénéficié et ceux qui l’avaient accordée et qui leur avait permis en quatre ans de créer une machine de guerre si bien rôdée. Ils ont aussi relâché von Papen, pourtant reconnu comme espion endurci et passé maître dans l’organisation d’opérations subversives... Le juge soviétique s’est battu jusqu’au bout pour que ces non-hommes subissent un châtiment mérité, mais... Le rapport des forces était de trois contre un. Ce qui explique bien des choses. Quoi qu’il en soit, cela n’amenuise en rien le fait que le verdict du Tribunal international de Nuremberg était un document conjoint portant la signature des quatre juges. C’était une sentence implacable, mais méritée. Les principaux criminels de guerre hitlériens n’ont pas échappé à la responsabilité pénale. La volonté des millions de gens ayant souffert des forfaits nazis a été satisfaite. V.L. : Quelle conclusion tireriez-vous pour le présent à partir du Procès de Nuremberg ?

E.M. : La conclusion la plus importante consiste en ce qu’il ne faut pas oublier que pour la première fois dans l’histoire du monde, dans l’histoire de l’humanité le Procès de Nuremberg a qualifié l’agression de crime international gravissime et ses organisateurs et dirigeants de criminels encourant la responsabilité pénale en tant que personnes ayant commis des forfaits terribles contre l’humanité. Je le répète, avant Nuremberg aucun document ne contraignait le monde et les Etats à châtier ceux qui se rendaient coupables d’une agression.

Souvenons-nous du finale de la Première Guerre mondiale. Car ce n’est un secret pour personne que Guillaume de Prusse, l’un des organisateurs de ce conflit, que l’on s’apprêtait même à juger, avait réussi, avec l’appui de politiques occidentaux, à passer aux Pays-Bas où il avait vécu dans le luxe, pendant plus de vingt ans, si ma mémoire est bonne, jusqu’à ce qu’il succombe de sa belle mort dans son lit, entouré de toute sa suite. Et Napoléon, à quel châtiment il avait été soumis ? Un sujet que Göring aimait d’ailleurs évoquer. Les soldats français emmenés par Napoléon ont détruit de nombreux villages, massacré des populations civiles. Et après ? Dans un premier temps pour punir Bonaparte on lui a donné une île, puis une deuxième. Mais à Nuremberg les juges ont procédé autrement. Ils ont exprimé la volonté de tous les peuples réclamant un châtiment juste et sévère pour les criminels nazis. Le procès s’est déroulé dans le respect des normes juridiques procédurales. 200 témoins ont été entendus, des milliers de documents ont été présentés, pour la plupart provenant d’archives allemandes. Mais les moments les plus terribles du procès, ils se sont produits lors de la projection des films documentaires qui ont porté le coup de grâce aux quelques criminels jusqu’ici encore arrogants.

Tout d’abord on a projeté des films tournés par les opérateurs de Goebbels à l’occasion de défilés, de congrès. Je me souviens très bien, nous étions assis dans la salle d’audience plongée dans la pénombre. L’écran était éclairé, en bas des projecteurs illuminaient les visages des accusés. Ces derniers souriaient avec suffisance en regardant leur armée défiler. Ils revivaient leur passé "enthousiasmant" qui les avait poussés à commettre des crimes terrifiants et ils en étaient manifestement fiers. Mais ensuite il y avait eu des images effroyables, prises par des agents de la police secrète et de la Gestapo, par des membres de la SS. Elles n’étaient pas destinées à être montrées à un large auditoire, même trié sur le volet. Les opérateurs avaient filmé comment des femmes et leurs enfants étaient introduits dans des fours crématoires. Comment des gens squelettiques, à demi-morts, étaient précipités du haut de carrières... Des millions de cadavres. Selon les estimations les plus modestes, 12 millions de personnes ont été exterminées dans les camps de concentration nazis. J’ai vu, comme les autres participants au Procès de Nuremberg, les photographies des fours dans lesquels on brûlait les gens. Ces installations de crémation immenses avaient été construites bien avant que la guerre ne commence. Des entreprises fabriquaient des machines pour broyer les ossements des suppliciés et les transformer en farine servant à la préparation d’engrais. Les cadavres étaient également utilisé dans la fabrication de savon...

Toutes ces images avaient été projetées dans la salle d’audience du tribunal. Vous savez, même les baroudeurs - parmi les participants au procès il y avait de nombreux militaires - pâlissaient en regardant l’écran. Certains accusés se retournaient, fermaient les yeux, d’autres pleuraient. Mais c’étaient des larmes de crocodile parce que la plupart d’entre eux, je n’ai pas peur de le dire, connaissaient l’existence de cette barbarie. Et sous l’impact de ces témoignages irréfutables ils avaient finalement admis qu’ils étaient au courant. Et pour certains d’entre eux, on avait montré comment on suppliciait les gens dans les chambres à gaz. Comment on tuait par balles, comment on tuait par le poison... Je pense que ces films doivent être projetés régulièrement en Allemagne et aussi dans les autres pays. Parce qu’une des leçons de Nuremberg consiste en ce qu’il est insuffisant d’arracher et de détruire les fruits accrochés à l’arbre de la philosophie nazie, si l’on peut appeler cela philosophie, il faut arracher l’arbre avec ses racines. Mais, malheureusement, comme nous le voyons aujourd’hui, dans certaines parties du monde, en Europe, tout près de nous, on tente de réhabiliter certains condamnés et aussi de décrier le Procès de Nuremberg, et l’on va même, comme en Estonie voisine, jusqu’à faire parader chaque année des gens coresponsables de la mort d’innocents et ce alors que le Tribunal de Nuremberg a déclaré criminelles des organisations comme la SS et la Gestapo. Aujourd’hui les criminels nous sont présentés comme des défenseurs de la souveraineté et de l’indépendance de leurs pays.

S’il est indispensable de montrer ces terribles forfaits, il faut aussi couper court aux tentatives pour restaurer la symbolique et les slogans nazis, mettre un terme à l’activité des néonazis qui maintenant profanent des cimetières et "cassent de l’étranger". Il faut mettre à la raison les nervis au crâne rasé qui, armés de chaînes de vélo, arborant la croix gammée et chaussés de rangers ferrés, passent à tabac l’étranger ou le concitoyen dont la tête ne leur revient pas. Cela se produit. Nous constatons malheureusement que les forces du mal n’ont pas été éliminées par Nuremberg.

Une autre leçon de Nuremberg consiste en ce qu’il faut réprimer impitoyablement toute manifestation de xénophobie, de haine ethnique et d’hostilité raciale. Je ne dis déjà pas qu’on ne saurait en aucun cas faire siennes les théories raciales sur la supériorité d’une nation ou de plusieurs nations quelconques sur toutes les autres. Pour le moment le nazisme, le fascisme relèvent la tête sous forme de reptiles encore petits peut-être mais déjà très venimeux. Mais un nouvel ennemi, le terrorisme, se dresse de toute sa stature devant l’humanité. Dans la lutte contre lui il serait bien de pleinement utiliser l’expérience de Nuremberg. -0- FT/TJ







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