Moscou - Jérusalem : 15 ans de coopération

publié le dimanche 15 octobre 2006
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La Russie et Israël marquent le quinzième anniversaire du rétablissement de leurs relations diplomatiques. L’histoire de leur coopération n’a pas été simple. Elle aura notamment connu une période de près de vingt ans, qui va de la lutte pour la création d’un Etat juif et sa reconnaissance par l’ONU - qui n’aurait d’ailleurs pas eu lieu sans l’Union Soviétique -à la rupture des relations. Près d’un quart de siècle marqué par la confrontation, le soutien de l’URSS aux ennemis d’Israël et les contacts non affichés avec ses dirigeants. Ces derniers quinze ans se caractérisent par des relations normales, diplomatiques, économiques, informelles aussi et sans précédent, reposant sur "le facteur humain".

Les présidents et les Premiers ministres israéliens, sans même parler des hommes politiques et des fonctionnaires de moindre rang, sont devenus des hôtes habituels de la Russie. Les présidents russes ont effectué deux visites officielles en Israël. Quant à l’élite russe, il serait difficile de trouver en son sein quelqu’un qui ne se soit jamais rendu en Israël.

Plus d’un million d’Israéliens "nouveaux arrivants" ont le russe pour langue maternelle, c’est la première Alya massive à ne pas avoir perdu ses liens avec le pays d’origine. Combien d’Israéliens - hommes d’affaires, professions libérales ou manageurs - vivent-ils aujourd’hui, en Russie ? Les chiffres sont discutables et oscillent entre quelques dizaines et une centaine de milliers. "Le tourbillon des juifs dans la nature" est le signe de relations interétatiques saines et le gage de leur solidité, d’autant plus qu’il s’appuie, dans le cas de la Russie, sur les institutions de la diaspora, dont la dynamique de développement n’est comparable qu’à celle de l’Amérique du Nord.

Des milliers d’enfants fréquentent, chaque année, les écoles israéliennes qui existent en Russie et sont financées par le mouvement mondial ORT. Les programmes communs mis au point par l’Université hébraïque de Jérusalem et l’Institut des pays d’Asie et d’Afrique, l’Université de Moscou et celle de Saint-Pétersbourg ont permis à des centaines d’étudiants de recevoir une formation professionnelle dans le domaine du judaïsme académique et de l’histoire d’Israël. Les étudiants qui ont suivi les cours du Centre de judaïsme et de civilisation hébraïque de l’Institut des pays d’Asie et d’Afrique (transformé, en 2006, en chaire de judaïsme, la première en Russie), constituent la nouvelle génération des diplomates russes spécialistes du Proche-Orient, dont la formation n’a rien à envier à celle de leurs collègues américains ou britanniques. Moscou et Jérusalem sont aujourd’hui des centres intellectuels du monde juif.

Les relations diplomatiques entre Israël et Moscou ont été rétablies à la fin de la période soviétique. Les changements historiques qui ont eu lieu ces quinze dernières années n’ont toutefois eu que très peu d’impact sur elles. Ces relations sont demeurées égales, indépendamment de la conjoncture de politique intérieure et extérieure. L’attachement des dirigeants russes aux principes de la liberté d’entreprise et d’émigration, d’activité religieuse et sociale, ont permis d’éviter bien des problèmes des périodes antérieures.

Les relations entre Israël et la Russie ne vont pas, bien entendu, sans épines ni questions litigieuses comme, du reste, les relations entre n’importe quels pays, mais le niveau des divergences n’est pas comparable à ce qui a divisé nos pays antérieurement. En ce qui concerne la lutte contre l’islamisme politique et le terrorisme international qui lui sert de force de frappe principale, la Russie et Israël ne sont pas de simples alliés, mais des alliés stratégiques.

Les relations interconfessionnelles sont devenues un secteur spécifique du dialogue entre Moscou et Jérusalem. Les intérêts de l’Eglise orthodoxe russe ont toujours été pris en compte par les dirigeants israéliens, même en l’absence de relations diplomatiques entre les deux pays. Cette expérience a été bien utile lorsque les dirigeants de l’Eglise orthodoxe russe sont entrés dans le premier carré de l’élite russe, d’autant plus que la nouvelle politique de l’Etat a permis d’abandonner au passé les contradictions entre les communautés orthodoxes russes de Russie et de l’étranger. Et le développement de la vie synagogale en Russie, les contacts entre les rabbins locaux et les dirigeants du Grand rabbinat d’Israël ont permis d’instaurer des liens entre les leaders religieux des deux pays.

La révision de l’histoire de la Seconde guerre mondiale et l’apparition dans l’historiographie russe de la notion d’Holocauste, absente de l’historiographie soviétique, ont joué un rôle non négligeable dans les relations russo-israéliennes. Ce n’est pas un hasard si c’est à Moscou que le Congrès juif a construit sur le mont Poklonnaïa, en tant que partie du mémorial dédié à la Grande guerre patriotique, une synagogue comportant un musée du Souvenir des victimes de l’Holocauste et de l’héritage historique juif. Le fait que la Russie ait conservé la mémoire des millions des victimes de la Catastrophe des juifs d’Europe, dont la moitié ont été exterminés sur le territoire de l’URSS, que Boris Eltsine ait assisté à l’inauguration du mémorial moscovite et que Vladimir poutine ait visité le mémorial israélien du souvenir Yad Vashem a constitué une percée historique dans les relations entre les deux Etats.

La sphère économique peut être considérée comme le seul volet non réalisé de la coopération bilatérale. Bien que les aspects économiques des relations russo-israéliennes soient importants, ils ne sont pas essentiels par rapport aux relations humaines. En même temps, ce potentiel économique non réalisé est considérable. Cela concerne aussi bien la coopération militaro-technique que les hautes technologies, les fournitures d’énergie. La coopération sur ces questions est freinée suite aux pressions directes des Etats-Unis, partenaire stratégique d’Israël qui se montre jaloux dès qu’il s’agit de coopération avec des pays qui, comme la Russie, sont des concurrents potentiels.

A l’approche de cette date anniversaire, on ne peut manquer de rappeler les noms de ceux qui ont contribué à l’établissement du dialogue entre les deux pays. L’histoire des relations entre la Russie et Israël est aussi celle de leurs ambassadeurs. Le grand journaliste de politique extérieure, le lion mondain de l’époque soviétique Evgueni Bovine, les diplomates arabisants Mikhaïl Bogdanov, dont l’apport professionnel fut particulièrement grand, et Guennadi Tarassov ont représenté la Russie en Israël. Les ambassadeurs d’Israël en Russie constituaient un groupe numériquement deux fois plus important. Le brillant professionnel Arie Levin, qui porta sur ses épaules le poids du rétablissement des relations diplomatiques avec l’URSS et assura la remise en service de l’ambassade d’Israël à Moscou, transmit le relais à des politiques : le général Bar-Levy qui créa la célèbre ligne de défense dans le Sinaï dans les années 70, le professeur folkloriste Alize Shenar. D’un autre professionnel de grande classe, Zvi Magen, le relais a été transmis aux diplomates de carrière Nathan Meron et Arkadi Mil-Man. Moscou attend le remplacement de ce dernier par Anna Azari, qui conduisait récemment encore l’ambassade d’Israël à Kiev. Des représentants d’administrations israéliennes tels que l’ancien Premier ministre Ariel Sharon, l’ancien chef du Nativ Yakov Kedmi et son adjoint Robert Zinger, le recteur de l’Université hébraïque de Jérusalem Menachem Ben-Sasson et son successeur à ce poste Haïm Rabinovitch, les députés à la Knesseth Youri Stern et Zeev Elkin, les ministres Nathan Sharansky, Youli Edelstein et Avigdor Liberman, les hommes d’affaires Lev Levaev et Arkadi Gaïdamak ont joué un rôle non négligeable dans l’établissement et la consolidation des relations bilatérales.

Ces gens, qui n’ont pas des relations simples entre eux, ont jeté les bases de la coopération russo-israélienne pour la partie israélienne de même que leurs collègues du côté russe. L’essentiel qui distingue cette coopération de celle des époques précédentes, c’est sa normalité. Car elle repose sur les mêmes principes que les relations entre Israël et les Etats-Unis, le Canada, les pays de l’UE. Ce qui est le principal acquis de ces derniers quinze ans.

par Evgueni Satanovski, président de l’Institut du Proche-Orient







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