Babi Yar : a-t-on tiré les lecons de l’oubli ?

publié le dimanche 1er octobre 2006
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La mémoire au nom du futur : ce pourrait être la devise des cérémonies funèbres qui ont lieu ces jours-ci dans divers pays, dans la capitale ukrainienne notamment. Le monde se remémore ces jours tragiques de la fin du mois de septembre 1941. Deux jours et deux nuits de rang, les 29 et 30 septembre, les fascistes exécutèrent à Babi Yar (près de Kiev) des dizaines de milliers de personnes, vieillards, hommes et femmes, enfants. Ils furent fusillés pour la seule raison qu’ils étaient juifs. Préserver aujourd’hui la mémoire de la tragédie de Babi Yar, c’est "vacciner contre la xénophobie".

Babi Yar fut aussi la dernière demeure de tsiganes, de prisonniers de la Marine marchande, de détenus des camps de Syrets et Darnitsk, de simples citadins qui avaient tenté de sauver des juifs, d’intellectuels ukrainiens qui n’avaient pas voulu s’accommoder de la politique nazie. Mais la plupart de ceux qui furent exterminés étaient juifs.

On ignore le nombre précis des morts. On continue d’avancer divers chiffres, sur la base des archives fascistes. Ils y eut entre 33 et 80 000 tués en quelques jours. Mais après le carnage de septembre, les exécutions continuèrent à Babi Yar pendant 102 semaines, chaque mardi et chaque samedi. Selon des chercheurs ukrainiens, quelque 150 000 juifs ukrainiens y furent exterminés.

Cette date est la fois un souvenir et une mise en garde, dit-on à la Fondation russe Holocauste. Une semaine avant cette date tragique, la Fondation et le Mouvement antifasciste des jeunes défenseurs des droits de l’homme ont présenté ensemble à Moscou, un manuel pour les enseignants consacré à l’histoire de Babi Yar et intitulé Se souvenir pour vivre ! Ce recueil est le premier d’une nouvelle collection qui a pour titre "Bibliothèque méthodique - La mémoire de l’Holocauste, chemin de la tolérance". Il comporte des plans de leçons rédigés par des pédagogues russes, ukrainiens et biélorusses, des articles de chercheurs, des documents, des œuvres littéraires sur Babi Yar, une bibliographie et une filmographie thématique. Les collaborateurs de la Fondation considèrent que la diffusion de ce manuel dans les écoles aidera à résoudre un problème majeur, celui de la montée de la xénophobie et du nationalisme. Le manuel accorde une importance particulière à l’histoire de l’oubli, au combat pour l’érection, en URSS, d’un monument aux victimes de Babi Yar.

Il est difficile d’imaginer, aujourd’hui, que le lieu où furent fusillés des dizaines de milliers d’homme est demeuré vierge de tout monument ou même de stèle pendant de longues années après la fin de la Grande guerre patriotique. Le pouvoir soviétique a voulu effacer des mémoires et de l’histoire la tragédie de l’Holocauste. L’antisémitisme d’Etat, la lutte contre le cosmopolitisme, l’écrasement des cultures nationales en URSS sont autant d’éléments qui ne permettaient même pas de rendre hommage aux victimes innocentes. Du temps de Staline, ceux qui venaient s’incliner sur le charnier où avaient péri leurs proches risquaient de se voir étiquetés "sioniste" une fois pour toutes et jetés en prison. Au début des années 60, les plus hautes instances politiques et administratives de Kiev décidèrent de supprimer toute mémoire de la tragédie de Babi Yar. Il fut décidé que le ravin, dans lequel les fascistes avaient jeté les corps des fusillés, serait aplani en vue de la construction d’un stade.

Mais le 20 septembre 1966, pour le 25e anniversaire du début du massacre des juifs, des gens venus de toute la ville de Kiev se rassemblèrent à Babi Yar. L’écrivain Victor Nekrassov qui, dès 1959, s’était prononcé par voie de presse sur la nécessité d’ériger un monument à Babi Yar et le journaliste Ivan Dziouba prirent la parole à ce meeting non autorisé par les autorités, exigèrent d’immortaliser le souvenir des morts. Mais les autorités ne donnèrent pas suite à cette initiative.

C’est précisément dans les années 60 que la société russe commença à parler ouvertement de la tragédie de Babi Yar. Anatoli Kouznetsov fit paraître son roman Babi Yar, Evgueni Evtouchenko, son poème qui commence par ces mots : "Aucun monument ne se dresse au-dessus de Babi Yar". Babi Yar inspira aussi à Dmitri Chostakovitch sa Symphonie n°13. Mais le monument ne fut érigé qu’en 1976. Et il déçut d’emblée tout ceux qui s’étaient si longtemps battus pour qu’il voie le jour, car il s’agissait d’un monument non pas aux victimes mais aux combattants, ce qui ne correspondait pas à la réalité. Bien plus, il ne faisait même mention de la tragédie du peuple juif. Le monument était dédié "Aux citoyens soviétiques, aux prisonniers de guerre, soldats et officiers de l’armée soviétique, fusillés par les fascistes allemands à Babi Yar".

Il fallut attendre 1991 et le 50e anniversaire de la tuerie pour qu’une Menorah, chandelier juif à sept branches, soit élevé sur le site. Il porte, gravé en ukrainien et en hébreu une phrase tirée de la Bible : La voix du sang de ton frère crie de la terre jusqu’à moi.

Babi Yar ne manque plus de monuments, aujourd’hui. En 2001, un monument dédié aux enfants morts fut érigé. Puis on vit apparaître un monument aux citoyens ukrainiens déportés du travail en Allemagne durant la guerre, des croix en l’honneur de personnes concrètes fusillées à Babi Yar.

65 ans plus tard, un forum international intitulé Let my people live et consacré aux événements de Babi Yar s’est réuni dans la capitale ukrainienne à la veille de la date tragique. Le jour précédant l’inauguration du forum, Viatcheslav Kantor, président du Forum mondial de la mémoire de l’Holocauste et président du Congrès juif de Russie, s’est dit certain que ce forum ferait la lumière sur les racines de la xénophobie dans l’histoire de l’humanité, ouvrirait la voie à son éradication future.

Nombre de forums de ce type ont eu lieu ces derniers temps. En 2005, des chefs d’Etat ont évoqué du haut de tribunes imposantes, le problème de la xénophobie, le danger de renaissance du fascisme : c’était à Moscou, pour le 60e anniversaire de la victoire sur l’Allemagne hitlérienne, et à Auschwitz , pour l’anniversaire de la libération du camp de concentration par l’Armée rouge. Les manifestations de xénophobie n’ont pas, depuis, régressé dans le monde. Mais le fait même d’organiser de telles manifestations de grande ampleur permet aux médias d’intervenir une nouvelle fois sur le problème de la haine raciale.

Les présidents d’Israël, du Monténégro et de Croatie sont venus à Kiev pour honorer la mémoire des victimes de Babi Yar. La Russie était représentée par Sergueï Mironov, président du Conseil de la Fédération.

A la veille du Forum, les politologues russes indiquaient que l’antisémitisme perdait du terrain dans le monde entier et qu’il était revenu à son statut de phénomène de la vie courante en Russie, comme dans les autres pays. Mais cela est-il une consolation de penser que l’antisémitisme laisse la place aux anti-islamiques, aux anti-chinois et autres phobiques ? Car après les juifs, ce sont les tsiganes et les représentants d’autres ethnies qui ont été conduits à Babi Yar. Comme l’a écrit dans un poème le pasteur allemand Martin Niemuller :

"... Quand les nazis sont venus chercher
les communistes
Je n’ai rien dit,
En effet, je n’étais pas communiste.
Quand ils ont jeté en prison
des sociaux-démocrates,
Je n’ai rien dit,
En effet, je n’étais pas social-démocrate.
Quand ils sont venus chercher
les catholiques,
Je n’ai pas protesté,
En effet, je n’étais pas catholique.
Quand ils sont venus me chercher
Il n’y avait plus personne
pour protester.

Babi Yar est une leçon montrant l’aboutissement de la xénophobie. Mais a-t-elle été apprise ?



Marianna Belenkaïa
Observatrice politique de l’agence RIA Novosti




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