Yom Kippour 1973:
Le jour où Israël faillit disparaître
par Ouri Nissan
Introduction du dossier de LArche n°488, octobre 1998
Il y a vingt-cinq ans exactement, éclatait la guerre de Kippour.
Ce fut la guerre la plus pénible que lEtat dIsraël
ait connue depuis la guerre israélo-arabe de 1948. Israël a
perdu, en lespace dun mois, plus de 2 500 soldats (léquivalent,
pour la population française, de 25 000 morts). Le moral de son armée
a été durablement atteint, malgré le retournement spectaculaire
qui a permis à Tsahal de vaincre, en fin de compte, les forces adverses.
Et le contrat de confiance qui, depuis des années, liait la population
israélienne à son establishment politique, a été
rompu ce qui devait se traduire, quelques années plus tard,
par la défaite électorale des travaillistes et la venue au
pouvoir du Likoud dirigé par Menahem Begin. A bien des égards
donc, le « tremblement de terre » doctobre 1973 restera
une date-clé dans lhistoire de lEtat juif.
Comment Israël
se laissa tromper
Tout pourtant, en ce début du mois doctobre il y a un quart
de siècle, semblait extraordinairement anodin. On avait bien observé
quelques mouvements de troupes du côté égyptien et du
côté syrien ; ces deux pays avaient proclamé létat
durgence, et des informations recueillies par les services de renseignements
militaires indiquaient que le danger dune attaque-surprise existait.
Mais, aux plus hauts échelons, on se refusait à y croire.
Les responsables sen tenaient à une « conception »
(terme rendu dans un hébreu peu académique par le mot kontseptsia
: un mot maudit dont on aura du mal à se libérer) selon laquelle
les Etats arabes, défaits lors de la guerre des Six jours de juin
1967, ne disposaient pas dune réelle option militaire.
La Syrie, expliquait-on, nentrerait pas en guerre sans lEgypte.
LEgypte, pour sa part, ne prendrait pas le risque dune guerre
avant davoir reçu les chasseurs-bombardiers capables de lui
assurer une maîtrise aérienne ; or la livraison davions
modernes dotés du rayon daction nécessaire pour opérer
une attaque en profondeur sur le territoire israélien naurait
pas lieu avant 1975. Il ny avait donc rien à craindre. Les
Américains étaient du même avis : une attaque arabe
contre Israël était peu plausible, et les informations circulant
ici ou là de même que les avertissements proférés
par Sadate lui-même étaient classées comme relevant
du chantage ou de lintox.
Les analystes de Tsahal considéraient que les bruits de bottes qui
se faisaient entendre dans le monde arabe étaient largement à
usage interne. Les dirigeants arabes, disaient-ils, devaient apaiser une
opinion traumatisée par les succès récents de Tsahal
qui, début avril 1973, avait opéré un raid incroyablement
audacieux chez les dirigeants palestiniens en plein Beyrouth et qui, à
la mi-septembre encore, avait abattu 13 avions syriens sans subir une seule
perte.
Certains officiers de renseignements transmirent bien des informations plus
précises sur les préparatifs en cours ; mais ces informations
ne furent pas communiquées au niveau le plus élevé
de la hiérarchie militaire israélienne, parce quelles
contredisaient lhypothèse de travail admise par les responsables
des Renseignements militaires, selon laquelle le risque de guerre était
affecté d« une faible probabilité » (cette
expression, empruntée au jargon du monde du renseignement, devait
les hanter par la suite). Même lévacuation précipitée
des familles des « conseillers » soviétiques en Egypte
en Syrie ne fut pas comprise comme un signe avant-coureur. Les Israéliens
se sentaient en sécurité, à labri des fortifications
de la « ligne Bar-Lev ».
On sait aujourdhui que la décision avait été
prise par le président égyptien Anouar el Sadate au début
de lannée 1973. Dès le mois de février il avait
envoyé son ministre de la guerre à Damas, pour sassurer
de la collaboration de Hafez el Assad. Sadate et Assad, convaincus quils
nobtiendraient pas par les voies de la diplomatie les territoires
(Golan et Sinaï) perdus six ans plus tôt, avaient opté
pour laffrontement militaire. Sur ce point lerreur de jugement,
du côté israélien, était bien plus politique
que militaire : on navait pas compris que limmobilisme était
à ce point intolérable aux dirigeants arabes quils étaient
prêts à se lancer dans une aventure militaire même vouée
à léchec. Et parce que lon navait pas compris
cela, lattaque arabe, qui aurait pu être aisément repoussée
par un Israël sur ses gardes, faillit réussir au-delà
des espérances de ses auteurs. |