Panama sur un volcan
par Claude Wainstain

Les Juifs dans les timbres

Chronique publiée dans L’Arche n°521-522, Juillet Août 2001

Pour recevoir (ou faire parvenir à vos amis) un exemplaire gratuit de L’Arche contenant cet article, envoyez un mail à archejud@club-internet.fr

Quand, le 31 décembre 1999, les Panaméens sont descendus dans la rue, ce n'était pas seulement, comme partout ailleurs, pour fêter l'an 2000: c'était aussi pour célébrer le retour de la Zone du Canal dans le giron de la mère patrie. "1999, Año de la reversión del Canal a Panamá", proclament les timbres émis à cette occasion.

Jusqu'à cette date, le Canal de Panama, aboutissement pharaonique de quarante ans de travaux démentiels menés dans une jungle torride, au milieu des serpents venimeux, des coulées de boue et des fièvres endémiques, était resté la propriété des États-Unis, très fiers à juste titre de leur grandiose réalisation. C'est en 1899, à l'issue de la guerre hispano-américaine, qu'ils s'y intéressent: leurs navires ont en effet mis deux mois pour se déplacer du Pacifique vers l'Atlantique! L'ouverture d'un passage transocéanique est donc votée par le Congrès le 9 janvier 1902. Or le projet retenu traverse le Nicaragua, un choix que le Sénat s'apprête à entériner mais qui ne plaît guère à Jesse Seligman. Ce puissant banquier de New York souhaiterait plutôt récupérer à bon compte le chantier abandonné par de Lesseps dans les montagnes du Panama.

Le Panama, il l'a traversé à dos de mulet dans sa jeunesse pour participer à la ruée vers l'or en Californie. Il y a aussi beaucoup investi. Son nom a été mêlé au fameux scandale, il a eu son lot d'enquêtes judiciaires et de campagnes antisémites, bref, le Panama, il connaît. Avec son allié, l'ingénieur-diplomate Bunau-Varilla, il tente, mais sans succès, de faire pression sur le Sénat, quand soudain, le 6 mai 1902, juste avant l'ouverture des débats, deux formidables éruptions volcaniques secouent la Martinique et Saint-Vincent. On compte des dizaines de milliers de victimes. Seligman écrit aussitôt aux sénateurs, encore sous le choc, pour les mettre en garde contre le Nicaragua, région réputée à haut risque volcanique. Démenti indigné de l'ambassadeur: son pays est un havre de sécurité tectonique. Pas découragé pour autant, Seligman se souvient d'un timbre du Nicaragua émis deux ans plus tôt et qui représente un volcan, le Momotombo, surmonté d'une énorme colonne de fumée. Il fait le tour des marchands, en achète une centaine et les expédie aux élus concernés avec l'inscription: "Témoignage officiel de l'activité volcanique au Nicaragua".

L'ambassadeur du Nicaragua a beau expliquer que cette fumée n'est là que pour faire joli, cette fois personne ne le croit. Le Sénat puis le Congrès jugent déraisonnable "d'entreprendre ce travail colossal dans un pays dont l'emblème est un volcan en éruption" et plébiscitent le tracé passant par le Panama. Dès lors, Seligman n'a plus qu'à régler quelques détails. Il réunit des indépendantistes dans sa suite du Waldorf Astoria (le Panama appartient encore à la Colombie), leur offre cent mille dollars, une Constitution et un modèle de drapeau et, le 2 novembre 1903, donne le signal du soulèvement qui sera appuyé par la flotte américaine. Les Colombiens capitulent, la Zone du Canal est concédée aux États-Unis et Seligman obtient de financer toute l'entreprise.

Éperdu de gratitude envers le timbre-poste, il abandonnera d'ailleurs la banque pour se consacrer à la philatélie. Non, je plaisante. La Seligman & Co est aujourd'hui actionnaire de Stamps.com, un serveur Internet qui permet d'imprimer ses affranchissements postaux sans qu'il soit besoin d'aucun timbre. Je l'ai toujours pensé: ces stupides petites vignettes n'ont jamais eu la moindre importance.

• CLAUDE WAINSTAIN
Remerciements à Carlos Weil, Panama.

© 2001 L’Arche, le mensuel du judaïsme français (39 rue Broca, 75005 Paris).


Retour