Un mariage à La Barbade
par Claude Wainstain

Les Juifs dans les timbres

Chronique publiée dans L’Arche n°520, Juin 2001

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Lorsque le Brésil fut reconquis par les Portugais, en janvier 1654, l'acte de capitulation donnait trois mois aux Juifs et aux Hollandais pour quitter le pays. Le jour venu, tous les Juifs de Recife et d'Olinda prirent donc la mer. En chemin, ils apprirent que Cromwell, qui connaissait leurs compétences en matière d'extraction et de commerce du sucre de canne, leur accordait sa protection dans les Antilles anglaises. Certains débarquèrent alors dans l'île de la Barbade. Ils construisirent une synagogue à Bridgetown, la capitale, qu'ils inaugurèrent en 1656 avec un Sefer Torah reçu d'Amsterdam. Rejoints par des Juifs de Cayenne, du Suriname et de la Guadeloupe, il formèrent peu à peu une communauté nombreuse, prospère et influente, les Nidhé Israël, liée, malgré la distance, aux centres de la diaspora portugaise et faisant venir ses rabbins d'Izmir et de Hébron pour teinter d'un peu d'orthodoxie religieuse leur nonchalance des Caraïbes.

Au XIXe siècle, avec la chute des cours du sucre et le marasme économique, les Juifs quittèrent progressivement l'île, si bien qu'en 1929 l'unique et dernier fidèle vendit la synagogue pour 600 livres. Ce n'était d'ailleurs plus la synagogue d'origine, détruite par un cyclone, mais un immeuble qui datait de 1833, copie conforme de la synagogue de Bevis Marks à Londres. En 1984, il fut question de la raser pour construire la Cour suprême, mais les Juifs de la Barbade, une vingtaine de familles ashkénazes installées dans l'île depuis les années trente, décidèrent de sauver ce bâtiment historique. Avec l'aide de l'État et d'associations culturelles, ils rachetèrent le mobilier et les objets de culte dispersés dans divers musées, restaurèrent la synagogue à l'identique et consacrèrent son retour au culte par un office solennel célébré en 1987, avec quatre timbres en prime pour commémorer l'événement. Le cimetière juif contigu fut lui aussi restauré, et on y déchiffre, sur des stèles remontant au XVIIe siècle, les noms des riches marchands, de leurs épouses et de leurs rabbins, David Raphaël de Mercado, Rachel Sarah Senior, rabbi Emanuel Isaac Burgos et autres Moses Tolano, ce dernier célèbre auprès des numismates pour ses demi-pennies en cuivre portant la devise "Freedom Without Slavery".

Ah, la Barbade! Destination idéale pour les amateurs de cricket, de fonds coralliens et de rhum vieux, cette île paradisiaque s'est depuis peu spécialisée dans les lunes de miel et les mariages. Regardez ce timbre, émis le 22 mai 2000. Imaginez-vous à l'intérieur: dans la synagogue décorée pour la circonstance, sous la houppa recouverte de satin blanc, entre les guirlandes de palmes et les bouquets tropicaux, vous recevez votre ketouba exotique gracieusement ornementée de fleurs des Caraïbes, tandis que le soleil couchant, à travers les fenêtres néo-gothiques, illumine l'acajou sculpté des bancs, du hekhal et de la tebah, et qu'au mur la grosse horloge made in London sonne l'heure de votre bonheur… Le reste, le rabbin venu de Miami, l'orchestre de steel-band, le barbecue sur la plage et la croisière au clair de lune, vous les choisirez dans le catalogue de Precious Memories. Une île paradisiaque, je vous dis. C'était bien l'avis de Jeosua Nunes Netto et de Joseph Pereira, deux marranes portugais qui, en septembre 1657, à peine arrivés, écrivaient: "Louons Dieu de nous avoir sortis de l'enfer pour nous amener à la quiétude de ce pays magnifique." Champagne, please!

• CLAUDE WAINSTAIN

© 2001 L’Arche, le mensuel du judaïsme français (39 rue Broca, 75005 Paris).


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