Les Juifs dans les timbres
par Claude Wainstain
Rubrique parue dans l'Arche N° 489/Novembre 1998

 

« Premier jour » à Casale Monferrato

Le 29 mars 1848, emporté par l’élan du grand mouvement politique de libération et d’unification qui va aboutir à l’Italie moderne, le roi Charles-Albert de Piémont-Sardaigne accorde, en un geste magnifique, les pleins droits civiques aux Juifs de son royaume. Ce décret symbolique marque un tournant décisif dans le processus d’émancipation des Juifs d’Italie. Rapidement, en effet, les autres Etats italiens, à l’exception de Venise et des Etats de l’Eglise, vont, eux aussi, abattre les murs des ghettos et affranchir leurs Juifs des lois féodales qui les humilient.
Cent cinquante ans plus tard, dans la ville piémontaise de Casale Monferrato, une foule dense se presse au Palais San Giorgio. C’est là, en effet, dans la salle conciliaire transformée pour la circonstance en bureau de poste temporaire, que vont se dérouler les différentes manifestations, expositions et conférences destinées à commémorer le décret libérateur, le clou étant la sortie d’un timbre reproduisant la plaque murale apposée, à l’époque, dans la magnifique synagogue baroque de la ville, en témoignage de « reconnaissance éternelle au Roi magnanime ». Selon le chroniqueur du journal Il Collezionista, cette journée remporte un franc succès. Avec plus de six mille enveloppes estampillées « Premier Jour d’Emission », la directrice des Postes, Rita Fameglio, aidée par la charmante Grazia Zanaga, établit un record absolu qui, à n’en pas douter, s’inscrira dans les annales municipales. Tour à tour, le président de la communauté juive, Giorgio Ottolenghi, et l’adjoint au maire chargé de la culture, Elio Carmi, expriment leur émotion et leur fierté d’avoir été choisis pour une telle commémoration, tandis qu’Alberto Bolaffi, rejeton d’une éminente dynastie de philatélistes et d’éditeurs juifs, démontre pourquoi, cette fois encore, le timbre se révèle « le meilleur chroniqueur de l’Histoire ». Avant le discours de clôture du maire, Ricardo Coppo, et son vibrant éloge de Casale Monferrato, ville d’antique culture et de longue tradition de tolérance, le représentant du cardinal Martini, Paolo de Benedetti, glosera sur le caractère selon lui « typiquement juif » du timbre, « qui se transmet de génération en génération et qui, comme la Diaspora, atteint les coins les plus reculés du globe ».


Louable tentative, et combien émouvante, que ce pont jeté entre philatélie et judaïsme, deux domaines attachants, certes, mais que rien, a priori, ne semble rapprocher. Rien, sauf, peut-être, quelques souvenirs d’enfance, quand, à l’atelier, rue de Turenne, mes parents me disaient : « Ah non ! Ne viens pas nous déranger, tu ne vois pas qu’on est en pleine collection ? » •


Retour