Les Juifs dans les Timbres
Chronique publiée dans
L’Arche n°488/octobre1998

Léo Szilard

Ce qui fait parfois l’intérêt de cette rubrique philatélique, c’est qu’il arrive, par la grâce d’un timbre, qu’un Juif méconnu sorte de l’oubli. C’est bien le cas aujourd’hui, car qui se souvient encore de Léo Szilard ? Ce physicien génial fut le Poulidor de la physique nucléaire : plusieurs fois cité par le comité Nobel, jamais élu. Pourtant, Dennis Gabor, l’inventeur de l’holographie, disait : « De tous les grands hommes que j’ai rencontrés dans ma vie, il était le plus brillant ».
Szilard fuit sa Hongrie natale en 1920, pendant les émeutes antisémites, et étudie la physique à Berlin. Elève de Planck et d’Einstein, avec qui il met au point un modèle de réfrigérateur, d’ailleurs bruyant et invendable, il poursuit une carrière remarquable, qui le place bientôt parmi les plus grands physiciens du moment. Cette ascension s’interrompt une nuit de mars 1933. Il quitte précipitamment l’Allemagne nazie avec deux valises, et s’installe à Londres, où il vit seul, en meublé, sans ressources ni amis. Un jour, en pleine rue, il a la révélation de la réaction en chaîne nucléaire. Pendant des mois, il ne cesse d’y réfléchir, quantifiant la masse critique, calculant l’énergie phénoménale libérée par ce processus, et finalement, en mars 1934, il dépose son brevet sur « la réaction en chaîne nucléaire comme source d’énergie ». Faute de laboratoire et de moyens, il échoue à vérifier sa théorie, mais lorsque, cinq ans plus tard, la fission de l’uranium est réalisée en Allemagne, il est le seul à en deviner la portée. Il persuade Wigner, puis Teller, Fermi et enfin Einstein, d’abord sceptiques, que le nucléaire est désormais la priorité absolue. Le 2 août 1939, Einstein adresse sa fameuse lettre au président Roosevelt : « Quelques travaux récents de Fermi et de Szilard m’amènent à penser que l’élément uranium peut devenir dans un avenir immédiat une nouvelle et importante source d’énergie… » Le « Projet Manhattan » est lancé. Szilard est chargé de la pile atomique de Chicago.

Fin 1942, après la réussite de la première réaction en chaîne contrôlée, il serre la main de Fermi, et déclare : « Ce jour est l’un des plus sombres de l’histoire de l’humanité ». Pacifiste, de gauche, étranger et Juif, Szilard devient la bête noire du général Groves, qui dirige le projet atomique. Après avoir voulu le faire emprisonner, ce dernier l’oblige à céder (pour un dollar !) son brevet sur l’énergie atomique, avant de le révoquer. Il tentera même de l’effacer des encyclopédies. C’est ainsi que cet homme bouillonnant d’idées, à qui l’on doit, entre autres, la réaction en chaîne, la pile atomique, le cyclotron, le microscope électronique et le « téléphone rouge » entre le Kremlin et la Maison-Blanche, n’est même pas cité dans le Quid ! En 1947, Szilard abandonne la physique et s’investit dans la biologie moléculaire. Il écrit un roman de fiction, dans lequel l’humanité échappe à un désastre nucléaire grâce à des scientifiques qui utilisent le langage des dauphins. « Ne croyez pas que mon livre exalte l’intelligence des dauphins, déclare-t-il. Il déplore la stupidité des hommes. » •



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