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Moment d'Histoire

Par Henri Hajdenberg, président du CRIF

Le procès Papon dépasse celui d'un homme. Il s'inscrit dans le jugement de l'histoire de gouvernants et fonctionnaires français complices du nazisme dans la déportation et l'extermination des Juifs de notre pays.

Dans la France de l'après-guerre, il n'y a pas eu de poursuites spécifiques engagées à l'encontre des zélés exécutants des "statuts des Juifs" qui appliquèrent pour certains le banissement jusqu'à sa phase ultime : les grandes rafles, conduisant à Auschwitz via Drancy. Le général de Gaulle, incarnation de la résistance au nazisme, n'a jamais cru devoir distinguer publiquement l'oppression, la souffrance, la tragédie subies par le peuple juif.

Ainsi a régné une sorte de consensus sur une France réconciliée avec elle-même, sur une République sans tache, patrie des droits de l'homme et de la Résistance, occultant sa part de responsabilité, sa lourde faute dans la discrimination, la chasse aux Juifs, étape dans le processus de la solution finale.Un voile amnésique, entretenu avec ambiguïté par tous les gouvernants avant Jacques Chirac, a couvert les pages noires d'une histoire peu glorieuse.

Le réveil n'a pas été facile. A-t-il commencé avec la grâce accordée à Paul Touvier par Georges Pompidou ou avec les débats initiés par les films Le chagrin et la pitié, interdit d'antenne, ou Lacombe Lucien, aux personnages ambigus ?

Il faut rendre hommage au combat inlassable pour la Mémoire des déportés. C'est un constat: le passé a ressurgi brutalement avec les nouvelles générations. Les adultes nés après-guerre veulent enfin connaître la vérité.

Le déclenchement successif de poursuites, d'instructions, envers Leguay, Bousquet, Papon, Touvier ont joué un rôle déterminant, avec leur résonance médiatique. La France, endormie sur sa couche résistante, s'est réveillée, rattrapée par son passé.

Nous sommes à la croisée des chemins, à un moment charnière : un de nos contemporains, parmi les acteurs du plus cruel massacre de l'humanité, va être jugé du vivant des enfants des victimes, au cours d'un procès qui fera date dans l'histoire.

La responsabilité individuelle au sein de la responsabilité collective sera au coeur du débat. Maurice Papon a été un des agents d'un système oppressif zélé et efficace. Il s'en défendra avec acharnement. Au-delà de l'accusé, et de ses propres responsabilités, l'enjeu est considérable. Pendant plusieurs semaines, quelques millions de personnes examineront avec minutie le comportement des élites institutionnelles françaises face à la barbarie nazie. Ce sera la première et dernière fois.

Aussi, de ce procès nous n'attendons pas qu'un jugement sur "l'affaire Papon". Nous espérons un moment d'Histoire, une oeuvre pédagogique de la part de ceux qui en rendront compte.

L'étude du passé a un sens : nourrir la réflexion sur le présent et l'avenir. Chaque homme est impliqué et responsable face à l'antisémitisme, au racisme, au totalitarisme et à la barbarie.Il doit choisir : accepter, collaborer ou combattre.

Nombre d'anonymes, parfois les plus humbles, ont su choisir, souvent au péril de leur vie: ils ont sauvé des milliers de vies juives. Nous ne l'oublierons jamais.