barre de navigation

Les fonctionnaires contre la République

PAR PIERRE BIRNBAUM

Lettre

Voici un fonctionnaire modèle, un pur produit de la République, un serviteur zélé de l'Etat issu directement du monde clos des cabinets ministériels où se forment les hauts fonctionnaires en attente de brillantes carrières. Ce portrait de Papon est incontestable: et pourtant, c'est ce même haut fonctionnaire qui, servant cette fois un Etat devenu autoritaire, trahit en toute conscience ses valeurs universalistes et méritocratiques. Voici un fort en thème, un pur produit de l'école républicaine passé par la voie royale de la méritocratie, un ancien élève du lycée Louis-le-Grand, gloire du système scolaire, un ancien élève de l'Ecole libre des sciences politiques mise en place dès le début de la Troisième République dans le but de régénérer les élites destinées à diriger de manière compétente l'Etat, voici donc qu'un tel haut fonctionnaire au parcours administratif sans reproche se transforme en pilier de Vichy et, une fois nommé secrétaire général de la Gironde, joue un rôle décisif dans l'organisation de la déportation des Juifs.

Quand on sait que ce même homme a, durant l'entre-deux-guerres, fréquenté la Ligue d'action universitaire républicaine et socialiste (organisation à laquelle appartenait, par exemple, un Pierre Mendès France), qui combattait courageusement les Camelots du Roi de l'Action française, on ne comprend plus, tout cela manque trop de logique. La tête se brouille davantage encore quand on sait que, tout comme Bousquet, il entre dans la carrière avec la protection des radicaux profondément républicains et hostiles à toute forme de racisme, que, de 1936 à 1938, il a été attaché au cabinet de François de Tessan dans les gouvernementsÖ Blum et Chautemps, puis à celui du socialiste André Février dans le très bref second cabinet... Blum ! (1)

Affecté au service de Maurice Sabatier, à l'administration départementale et communale qui dépend du ministère de l'intérieur, il ne quitte plus le préfet Sabatier dont le supérieur estimait, en 1933, alors qu'il n'était que sous-préfet, qu'il "est un fonctionnaire très complet qui a une situation excellente dans le départementÖ ". Lorsque Sabatier est nommé, le 1er mai 1942, préfet régional d'Aquitaine, il fait venir de suite auprès de lui Maurice Papon; c'est ensemble que ces hauts fonctionnaires républicains vont gérer les choses, appliquer sans relâche une politique répressive, participer à la chasse des Juifs, à leur déportation.

Dans son dossier administratif du 26 octobre 1942 rédigé par son supérieur, alors que partent les convois de déportés de Bordeaux vers Drancy, on peut lire: "Administrateur d'élite, d'une intelligence très vive et très complète, d'une réelle culture. Droit, pondéré et sérieux, calme, réservé et réfléchi. Collaborateur des plus précieux et comme il en est peu".

Quelle culture, en effet! Inaugurant, en janvier 1943, une toute nouvelle école régionale d'administration destinée à former les serviteurs de l'Etat, Papon évoque, fidèle à son rôle, "la dignité retrouvée de la fonction publique et le rôle primordial qu'elle est appelée à jouer dans l'affermissement de l'Etat français" (2). Le 7 janvier 1944, on pourra encore lire, dans son dossier administratif: "Son intelligence, sa culture, sa loyauté et son autorité le désignent pour les plus hauts postes de l'administration". Toujours la cultureÖ Il sera plus tard, pendant la guerre d'Algérie, un préfet de police de Paris dont on sait l'éminente culture et l'humanisme; puis il sera ministre.

Une bien belle carrière de haut fonctionnaire, semblable à tant d'autres qui ont traversé sans encombre le régime de Vichy, portant un coup, pour longtemps, à la légitimité de l'Etat, fragilisant aussi une République dont tant de brillants serviteurs n'ont pas hésité un instant à mettre leurs compétences indiscutables au service de l'injustice, entrant dans une collaboration sans remords, avec un occupant nazi négateur des valeurs mêmes de cette République dont ils étaient les enfants- avant d'en redevenir étrangement, les années noires passées, les dévoués serviteurs.

1. Voir Gérard Boulanger, Maurice Papon, un technocrate français dans la collaboration,Le Seuil, 1994. Gérard Boulanger vient de publier Papon, un intrus dans la République, Le Seuil, 1997.
2. Cité par Marc Olivier Baruch dans son remarquable ouvrage Servir l'Etat français.L'administration en France de 1940 à 1944,Fayard,1997.