Extrait du dossier paru dans
l’Arche de juillet 1998 / N°486
Juifs au Maroc : Les derniers témoins ?
par Gabrielle Rosner

« Ici, on peut faire sa prière et prendre une bière ! » Reda Berrada, délégué de l’Office du Tourisme marocain à Rabat, insiste sur les qualités d’accueil et de tolérance de son pays. « L’apport du judaïsme marocain au Maroc est énorme, affirme encore notre interlocuteur. Les Juifs font partie du patrimoine marocain. »
Quels Juifs ? Parmi les vieux Marocains, beaucoup évoquent avec nostalgie le temps lointain où la communauté juive était forte de 220 000 âmes – soit plus de 2 % de la population totale. Mais la plupart des jeunes, nés après les départs massifs des Juifs, ignorent tout du passé judéo-marocain : on ne compte plus que 5 000 Juifs dans l’ensemble du pays.
Il y a cependant des exceptions. Zohra, jeune universitaire musulmane, « Les jeunes Marocains, dit-elle, ne connaissent les Juifs qu’à travers le conflit israélo-arabe. Je travaille à reconstituer une histoire dont il ne reste presque plus rien.. »
Simon Lévy, professeur à la faculté des lettres de Rabat et chargé des affaires culturelles auprès du Conseil des communautés israélites du Maroc, considère l’héritage judéo-marocain comme « une partie du patrimoine marocain, qui a la couleur juive ». Il ajoute : « C’est pourquoi notre devoir est de maintenir ce patrimoine culturel vivant ».
Pour répondre à cette nécessité, le Conseil des communautés israélites a créé la Fondation du patrimoine culturel judéo-marocain, dont le but est de conserver, restaurer et entretenir les synagogues et cimetières témoins d’anciennes communautés, mais aussi de créer un musée et de faire connaître la culture judéo-marocaine.
Faire fructifier ce patrimoine : telle est la tâche du Centre de recherche sur les Juifs du Maroc (CRJM). Créé à Paris en mai 1994 par Robert Assaraf, le CRJM a pour objectif d’approfondir la connaissance et l’étude des Juifs du Maroc en soutenant des étudiants de second et troisième cycle et en organisant des colloques universitaires (...)
« La diaspora marocaine est restée très attachée à ce pays, constate encore Simon Lévy, et nous restons le berceau de cette diaspora. » Effectivement, le tourisme à destination du Maroc a parfois – outre l’attrait du climat, la diversité des paysages et la gentillesse des hommes – un parfum de retour aux sources, (30 000 touristes israéliens, de toutes origines, ont visité le Maroc en 1997). Le souci de préserver le patrimoine indique-t-il qu’une époque est définitivement révolue, ou relève-t-il d’une nouvelle étape dans l’histoire trois fois millénaire des Juifs du Maroc ? Pour David Tolédano, directeur d’entreprise à Rabat, « il ne faut pas dire que c’est terminé, il faut faire des choses. La mentalité des Juifs aujourd’hui est différente de celle des années cinquante, et la communauté restante doit vivre sa citoyenneté marocaine normalement.(..) »
A Casablanca on compte trente-trois synagogues – dont l’officielle, « Beth-El ». La communauté juive de Casablanca conserve une vitalité étonnante eu égard à son effectif réduit ; mais cela s’explique par l’importance de la culture judéo-marocaine à travers le monde. Casablanca, qui compte environ 4 000 Juifs sur 4 millions d’habitants, possède toujours des infrastructures éducatives et sociales dignes de l’importante communauté juive qu’elle a été. Et tout continue de fonctionner « comme si »(...) Pourtant, derrière ce dynamisme communautaire existe une autre réalité : le départ des jeunes. Une fois leur Bac en poche, aucun des Juifs que nous avons interrogés n’envisage de rester dans le pays. Pour M. Tordjman, directeur de l’Ecole Maïmonide à Casablanca, « la communauté se dévitalise. Dès la fin du lycée, ils s’en vont en Israël, en France ou au Canada ». Pour Susy, Amélie ou Shay, tous les trois en classe de terminale dans ce lycée, le doute n’existe pas : « Même s’il n’y a pas de conflits entre Juifs et Arabes, on n’a pas d’avenir ici. Il n’y a pas beaucoup d’endroits où sortir, et puis tout le monde est parti ! » (...)
Ambivalence de sentiments que nous retrouverons chez quasiment tous nos interlocuteurs : on vit dans un présent indéniablement heureux et sans problèmes majeurs, et pourtant le rétrécissement chronique de la communauté indique clairement que les jeunes Juifs voient leur avenir ailleurs qu’au Maroc.
Plusieurs raisons à cela. Tout d’abord, une dynamique de départ depuis la création de l’Etat d’Israël et la fin du protectorat français Par ailleurs, le Maroc connaît une crise économique qui touche également les membres de la communauté. Quant à la situation actuelle au Proche-Orient, elle influe largement sur la tranquillité d’esprit des Juifs marocains.
Une chose est sûre : les rapports avec les autorités civiles marocaines – et avec les musulmans en général – sont excellents, et aucune menace intérieure n’explique ce courant d’émigration. Par ailleurs, la dispersion des Juifs marocains n’a pas que des aspects négatifs. André Azoulay, conseiller du roi Hassan II, souligne les liens unissant cette communauté à l’échelle mondiale : « Le fait que plusieurs centaines de milliers de Juifs, en France, en Israël au Canada, continuent de préserver leur identité marocaine en dehors de leur espace géographique initial, est une grande force. »
Ceux qui ont fait le choix de rester vivent pleinement leur identité juive et marocaine. Certains s’engagent politiquement dans leur ville, comme Jacky Kadoch, membre du Parti des indépendants. Ce candidat malheureux aux élections municipales de Marrakech s’était présenté dans la circonscription de son quartier natal, le mellah, appelé aujourd’hui Haï Salam (...)
Alors, heureux les Juifs au Maroc ? Sans aucun doute. A l’image de Elie Lévy, président d’un club privé de tennis très apprécié des Juifs casablancais : « Partir ? Il ne faut quand même pas être ingrat envers notre pays », s’exclame-t-il. « On a vécu ici comme des rois, et on vit comme si on devait rester encore dix siècles ! » •


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