« Ici, on peut faire sa prière et
prendre une bière ! » Reda Berrada, délégué
de lOffice du Tourisme marocain à Rabat, insiste sur les qualités
daccueil et de tolérance de son pays. « Lapport
du judaïsme marocain au Maroc est énorme, affirme encore notre
interlocuteur. Les Juifs font partie du patrimoine marocain. »
Quels Juifs ? Parmi les vieux Marocains, beaucoup évoquent avec nostalgie
le temps lointain où la communauté juive était forte
de 220 000 âmes soit plus de 2 % de la population totale. Mais
la plupart des jeunes, nés après les départs massifs
des Juifs, ignorent tout du passé judéo-marocain : on ne compte
plus que 5 000 Juifs dans lensemble du pays.
Il y a cependant des exceptions. Zohra, jeune universitaire musulmane, «
Les jeunes Marocains, dit-elle, ne connaissent les Juifs quà
travers le conflit israélo-arabe. Je travaille à reconstituer
une histoire dont il ne reste presque plus rien.. »
Simon Lévy, professeur à la faculté des lettres de
Rabat et chargé des affaires culturelles auprès du Conseil
des communautés israélites du Maroc, considère lhéritage
judéo-marocain comme « une partie du patrimoine marocain, qui
a la couleur juive ». Il ajoute : « Cest pourquoi notre
devoir est de maintenir ce patrimoine culturel vivant ».
Pour répondre à cette nécessité, le Conseil
des communautés israélites a créé la Fondation
du patrimoine culturel judéo-marocain, dont le but est de conserver,
restaurer et entretenir les synagogues et cimetières témoins
danciennes communautés, mais aussi de créer un musée
et de faire connaître la culture judéo-marocaine.
Faire fructifier ce patrimoine : telle est la tâche du Centre de recherche
sur les Juifs du Maroc (CRJM). Créé à Paris en mai
1994 par Robert Assaraf, le CRJM a pour objectif dapprofondir la connaissance
et létude des Juifs du Maroc en soutenant des étudiants
de second et troisième cycle et en organisant des colloques universitaires
(...)
« La diaspora marocaine est restée très attachée
à ce pays, constate encore Simon Lévy, et nous restons le
berceau de cette diaspora. » Effectivement, le tourisme à destination
du Maroc a parfois outre lattrait du climat, la diversité
des paysages et la gentillesse des hommes un parfum de retour aux
sources, (30 000 touristes israéliens, de toutes origines, ont visité
le Maroc en 1997). Le souci de préserver le patrimoine indique-t-il
quune époque est définitivement révolue, ou relève-t-il
dune nouvelle étape dans lhistoire trois fois millénaire
des Juifs du Maroc ? Pour David Tolédano, directeur dentreprise
à Rabat, « il ne faut pas dire que cest terminé,
il faut faire des choses. La mentalité des Juifs aujourdhui
est différente de celle des années cinquante, et la communauté
restante doit vivre sa citoyenneté marocaine normalement.(..) »
A Casablanca on compte trente-trois synagogues dont lofficielle,
« Beth-El ». La communauté juive de Casablanca conserve
une vitalité étonnante eu égard à son effectif
réduit ; mais cela sexplique par limportance de la culture
judéo-marocaine à travers le monde. Casablanca, qui compte
environ 4 000 Juifs sur 4 millions dhabitants, possède toujours
des infrastructures éducatives et sociales dignes de limportante
communauté juive quelle a été. Et tout continue
de fonctionner « comme si »(...) Pourtant, derrière ce
dynamisme communautaire existe une autre réalité : le départ
des jeunes. Une fois leur Bac en poche, aucun des Juifs que nous avons interrogés
nenvisage de rester dans le pays. Pour M. Tordjman, directeur de lEcole
Maïmonide à Casablanca, « la communauté se dévitalise.
Dès la fin du lycée, ils sen vont en Israël, en
France ou au Canada ». Pour Susy, Amélie ou Shay, tous les
trois en classe de terminale dans ce lycée, le doute nexiste
pas : « Même sil ny a pas de conflits entre Juifs
et Arabes, on na pas davenir ici. Il ny a pas beaucoup
dendroits où sortir, et puis tout le monde est parti ! »
(...)
Ambivalence de sentiments que nous retrouverons chez quasiment tous nos
interlocuteurs : on vit dans un présent indéniablement heureux
et sans problèmes majeurs, et pourtant le rétrécissement
chronique de la communauté indique clairement que les jeunes Juifs
voient leur avenir ailleurs quau Maroc.
Plusieurs raisons à cela. Tout dabord, une dynamique de départ
depuis la création de lEtat dIsraël et la fin du
protectorat français Par ailleurs, le Maroc connaît une crise
économique qui touche également les membres de la communauté.
Quant à la situation actuelle au Proche-Orient, elle influe largement
sur la tranquillité desprit des Juifs marocains.
Une chose est sûre : les rapports avec les autorités civiles
marocaines et avec les musulmans en général
sont excellents, et aucune menace intérieure nexplique ce courant
démigration. Par ailleurs, la dispersion des Juifs marocains
na pas que des aspects négatifs. André Azoulay, conseiller
du roi Hassan II, souligne les liens unissant cette communauté à
léchelle mondiale : « Le fait que plusieurs centaines
de milliers de Juifs, en France, en Israël au Canada, continuent de
préserver leur identité marocaine en dehors de leur espace
géographique initial, est une grande force. »
Ceux qui ont fait le choix de rester vivent pleinement leur identité
juive et marocaine. Certains sengagent politiquement dans leur ville,
comme Jacky Kadoch, membre du Parti des indépendants. Ce candidat
malheureux aux élections municipales de Marrakech sétait
présenté dans la circonscription de son quartier natal, le
mellah, appelé aujourdhui Haï Salam (...)
Alors, heureux les Juifs au Maroc ? Sans aucun doute. A limage de
Elie Lévy, président dun club privé de tennis
très apprécié des Juifs casablancais : « Partir
? Il ne faut quand même pas être ingrat envers notre pays »,
sexclame-t-il. « On a vécu ici comme des rois, et on
vit comme si on devait rester encore dix siècles ! »