Le Rabbi, toujours vivant ?

Par Malka Abir

Extrait de l'Arche n°483 Avril 1998

Polémique en Israël autour du mouvement Loubavitch et jusqu'en son sein

Il y a plus de trois ans que Menahem Mendel Schneersohn, le dernier Rabbi de Loubavitch, a été déclaré cliniquement mort à New York : mais la polémique n'a pas cessé depuis lors sur l'interprétation à donner à cette disparition. Le Rabbi était-il le Messie ? Si oui, en quel sens, et quelles conséquences faut-il en tirer ? Et d'abord, est-il réellement mort ? Cette polémique se poursuit tant entre le mouvement hassidique de Loubavitch (désigné également sous son nom hébraïque, Habad) et les autres courants du judaïsme, qu'au sein du mouvement lui-même. Un épisode récent, qui s'est produit en Israël, en a fourni une nouvelle illustration.

Dans deux bulletins de tendance Loubavitch publiés en Israël ñ Sihot Guéoula et Pniné Guéoula on a pu lire une formulation modifiée de la devise traditionnelle du mouvement, où le terme Rabbénou (notre Rabbi) était remplacé par Borénou (notre Créateur). Cela revenait à suggérer que le défunt Rabbi était d'essence divine. Au sein du mouvement Loubavitch israélien, les condamnations ont bientôt fusé. Il s'agit là, déclare au quotidien Haaretz le porte-parole du mouvement, d'un groupe d'irresponsables. Mais les adversaires de Habad se sont emparés de l'affaire. Dans un article publié par le même Haaretz, le professeur américain David Berger, président de l'Association for Jewish Studies, écrit : ì A l'évidence, la conviction que le Rabbi est, au sens propre du terme, le Saint béni soit-Il [désignation traditionnelle de la divinité en hébreu] et qu'il faut lui adresser des prières, s'est établie dans le courant central du mouvement Habad.  Les conséquences, selon Berger, sont radicales : une telle croyance relève de l'idolâtrie [hébreu : Avoda Zara] ; ceux qui y adhèrent n'appartiennent pas au judaïsme orthodoxe, on ne peut admettre ni leur kasherout ni les conversions qu'ils opèrent, etc.

La riposte ne se fait pas attendre : le rabbin Guedaliahou Axelrod, qui est proche des milieux directement visés par David Berger, affirme en s'appuyant sur les écrits de Maïmonide l'obligation absolue pour tout Juif d'accepter l'autorité, du Rabbi, Roi et Messie . Le Rabbi de Loubavitch, rappelle-t-il, alors d'un rassemblement avec des milliers de ses fidèles, a lancé une bombe spirituelle et historique en se désignant comme le Prophète de cette génération. Tout en prenant ses distances avec quelques personnes isolées qui se sont exprimées comme elles n'auraient pas dû le faire à, Axelrod dit sa confiance dans, le Prophète de Dieu, malgré ì son éloignement de nos regards î, et proteste contre les attaques visant un mouvement qui est connu dans le monde entier pour son respect des mitsvot et pour le travail qu'il accomplit afin de rapprocher les Juifs du judaïsme .

Mais au sein même de ce mouvement, Guedaliahou Axelrod dont nul ne conteste par ailleurs la vaste érudition dans le domaine juif fait líobjet d'attaques pour ses penchants messianiques. Il a signé en effet, avec une cinquantaine d'autres rabbins, une décision [hébreu : Psak Halakha] aux termes de laquelle le Rabbi de Loubavitch doit être considéré comme un Prophète, il est le Roi-Messie, et tout Juif doit reconnaître sa royauté . Cette opinion est soutenue, dit-on, par une partie du 770 (le centre du mouvement à New York), mais beaucoup de Hassidim de Loubavitch la critiquent ouvertement. Ils accusent les "messianistes" de fournir des arguments à ceux qui affirment que Habad commet aujourdíhui le même sacrilège que le judaïsme rabbinique reprocha, dès l'origine, au christianisme.

Cependant, toujours dans Haaretz, le professeur Moshé Idel, qui fait autorité en tant qu'historien des courants mystiques au sein du judaïsme, voit les choses avec philosophie : La mystique juive, et à plus forte raison le hassidisme, connaît ce phénomène où l'homme s'identifie à Dieu jusqu'à ne faire qu'un avec lui. Dans le monde hassidique, la distinction entre le Tsadik [le Juste, le chef de la communauté] et la divinité n'était pas toujours très nette . Il n'y a aucun danger, dit-il, que la croyance dans la survie du Rabbi (" selon l'approche kabbaliste, le prophète Elie n'est certainement pas mort, et Moïse non plus  ") porte en germe un glissement " christique". Moshé Idel réserve plutôt ses flèches aux adversaires du hassidisme : ì"Les gens ont du mal à concevoir le judaïsme comme une religion à ce point ouverte ; notre monde níest pas pluraliste".

Retour