Quand l’Eglise fait "techouva".
par Claudine Barouhiel
Introduction au dossier Repentance.
paru dans l’Arche n°485/juin 1998

La déclaration de repentance des évêques de France, le 30 septembre 1997, et le texte du Vatican sur la Shoah, le 16 mars 1998, sont deux événements historiques qui éclairent d’un jour nouveau les relations entre Juifs et Chrétiens. Tout cela s’inscrit dans un projet de réconciliation marqué, il y a cinquante ans, par les Dix points de Seelisberg et la création de l’Amitié judéo-chrétienne, puis par le Concile Vatican II (1962-1965). Mais Jean Paul II restera l’homme qui a dirigé un vaste travail de réflexion dans le but d’édifier une Eglise nouvelle et purifiée à l’aube du troisième millénaire. Le texte du Vatican répondait à une promesse faite par le pape lui-même, le 1er septembre 1987 à Castel Gandolfo, aux dirigeants des cinq grandes organisations qui forment le Comité juif international pour les relations inter-religieuses. Peu après la déclaration des évêques français, un colloque se tenait au Vatican du 30 octobre au 2 novembre, sur « Les racines chrétiennes de l’antijudaïsme » ; Jean Paul II déclarait à cette occasion que « l’antisémitisme est sans justification aucune et absolument condamnable ».
Le texte intégral de la déclaration de repentance fut diffusé dans toutes les églises de Paris par l’intermédiaire du journal Paris Notre-Dame. Il fut également commenté dans divers bulletins diocésains. Parmi les commentaires, citons Mgr Balland, archevêque de Lyon : « Cet acte collectif est un acte qui purifie l’histoire » ; Mgr Soulier, évêque de Limoges : « (…) l’Eglise de France n’a pas officiellement dénoncé, dès leur origine, le caractère foncièrement inhumain et l’engrenage mortel des lois discriminatoires appliquées aux Juifs de notre pays… » ; Mgr Panafieu, archevêque de Marseille : « Solidaires de notre passé, nous tenons à manifester notre repentance… » ; Mgr Housset, évêque de Montauban : « Se repentir en reconnaissant les silences coupables du passé, ce n’est pas s’auto-flageller. C’est faire la lumière sur l’institution à laquelle on appartient. C’est assumer la vérité de son histoire au lieu de la refouler. »
En réponse, les évêques ont reçu un abondant courrier, dont il est difficile de juger s’il est représentatif de l’opinion réelle de la majorité des fidèles. Un premier classement du courrier adressé à Mgr Lustiger après la déclaration de repentance donnait, sur 165 lettres, les résultats suivants : « positif, chaleureux » : 11 lettres ; « sincèrement pour, mais… » : 8 lettres ; « vive déception » : 1 lettre ; « n’oubliez pas les résistants, clercs et laïcs » : 38 lettres ; « un autre génocide : l’avortement » : 15 lettres ; « pas responsables, pas coupables, pas concernés » : 11 lettres ; « hostiles à la déclaration » : 48 lettres ; « il y a plus important (ou plus grave) » : 11 lettres ; « Juifs déicides » : 2 lettres ; inclassables : 20 lettres…
Le président de la conférence des évêques de France, Mgr Billé, déclarait devant l’assemblée plénière à Lourdes, le 4 novembre dernier, que la déclaration de repentance avait suscité des « incompréhensions » parmi les fidèles et que le courrier reçu n’avait pas été majoritairement positif ; il notait à ce sujet que « l’antisémitisme n’est pas mort, et que ses arguments les plus classiques… ont toujours cours ».
Dans notre enquête, nous présentons les réactions de divers acteurs et observateurs du dialogue judéo-chrétien en France. Nous avons sollicité un seul opposant notoire à la déclaration de repentance, le représentant d’une paroisse parisienne qui se situe en marge de l’Eglise. Les autres intervenants ont, certes, une attitude bien plus positive. Mais, comme on le verra, tous s’interrogent sur ce qu’il convient de faire pour qu’au-delà des grands progrès déjà réalisés les relations judéo-chrétiennes prennent à l’avenir un tour nouveau. •

« Le deuil et la blessure »
Père Bernard Dupuy
directeur du Centre d’études Istina

« La repentance des évêques est un acte qui était préparé depuis longtemps. Elle est adressée à la communauté juive, mais aussi aux Chrétiens pour que leur mémoire soit habitée par la Shoah, par cette blessure qui a été faite à notre pays lors des événements de la guerre et par l’incapacité où nous avons été de les empêcher. Elle fait partie d’un contexte général, comme en témoigne le texte de Rome. Ce dernier n’offre certes pas une analyse qui puisse satisfaire notre conscience de Français et d’Européens sur les responsabilités des Chrétiens à l’époque de la guerre . Mais c’est néanmoins un acte de sensibilisation des Chrétiens à un problème qui leur est encore souvent étranger.
La déclaration de repentance et le document du Vatican éclairent d’un autre jour les relations judéo-chrétiennes. A partir de là, quelque chose de nouveau doit véritablement commencer. »

« Un effort sincère »
René-Samuel Sirat
grand-rabbin du Consistoire central

« J’ai été très ému par la repentance des évêques. Il y a une volonté de la part de Jean Paul II de relancer le dialogue judéo-chrétien, Il a été le premier pape à se rendre à la synagogue et à parler des Juifs en tant que « frères aînés ».
Les évêques de France ont été dans le droit fil de l’admirable déclaration de 1973 sur « L’attitude des Chrétiens à l’égard du judaïsme », qui promouvait la connaissance et l’estime réciproque. Le problème est qu’il y a un décalage considérable entre l’attitude de ces évêques et celle du peuple chrétien en général. Les mentalités évoluent lentement. Rappelons que suite à la déclaration de repentance certains évêques ont signé un texte violemment antisioniste sur Jérusalem.
Quant à la déclaration du Vatican, elle a une dimension planétaire. Or c’est une chose que de faire une déclaration des évêques de France, au nom des Chrétiens français qui ont connu plus ou moins directement l’occupation nazie, et c’est autre chose que de parler au nom de la catholicité tout entière(...) je suis heureux de fêter les cinquante ans de l’Amitié judéo-chrétienne à la lumière de ces deux textes de repentance. Au moment où l’on assiste à un effort sincère, de la part de l’Eglise pour faire techouva , il ne faudrait pas laisser passer une occasion historique, même si l’on pense que tout n’est pas résolu et qu’il y a encore un long chemin à parcourir, notamment avec le reste du monde chrétien et avec le monde musulman. »


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