Que savons-nous d’Israël ?
par Meïr Waintrater

Introduction au dossier «Israël, 50 ans»
paru dans l’Arche n° 484/mai 1998

Ce que nous savons d’Israël, comme de tous les pays – y compris, dans une large mesure, le pays où nous vivons –, nous l’avons appris par la grande presse. L’actualité en effet fournit au jour le jour, sans que nous en ayons pleinement conscience, l’essentiel de notre savoir sur ce qui n’est pas notre environnement immédiat. Or il s’agit là le plus souvent d’un savoir déshumanisé, où les hommes de guerre et les hommes d’Etat jouent un rôle incomparablement plus grand que les hommes tout court ; un savoir partiel et souvent partial, au gré des informations qui filtrent et des choix éditoriaux. On a coutume d’en accuser la presse. Mais n’est-elle pas contrainte, le plus souvent, de suivre le rythme des événements ?
Ainsi, une chronologie des cinquante premières années d’Israël retient surtout les guerres et les attentats, les élections et les crises politiques, et parfois – trop rarement – les accords de paix. Il y manque évidemment ce qui fait le quotidien d’un pays : la vie des hommes et des femmes, la nature et le climat, l’éducation et la culture, les réalisations économiques et les difficultés sociales. Il y manque aussi ce qui fait le propre de l’Etat d’Israël : l’accueil de centaines de milliers d’immigrants venus de tous les pays, et leur intégration tant bien que mal (mais plutôt bien, si l’on se réfère à d’autres expériences) en un seul peuple. Comment tout cela s’exprimerait-il dans la langue sèche des actualités ou des éphémérides ?
Il est vrai que les journaux ne nous gâtent pas outre mesure, et que de toutes les facettes de la réalité israélienne ils retiennent volontiers ce qui fait scandale. La presse française n’est pas seule en cause. On a souvent observé qu’avec les premières pages des quotidiens israéliens – toutes tendances politiques confondues – on composerait le pire journal anti-israélien : ce ne seraient que vols et assassinats, fonctionnaires incapables et politiciens corrompus.
La même remarque pourrait sans doute s’appliquer à la majorité des pays non totalitaires, tant il est vrai que les citoyens honnêtes, les fonctionnaires diligents et les hommes politiques dévoués au bien public ne fournissent guère de titres à la une. Chacun de nous a donc appris à faire la part des choses. Nous ne rejetons pas les informations scandaleuses; nous les relativisons, en les inscrivant dans leur contexte. Lorsque ce contexte nous est intuitivement familier, l’opération est aisée. Mais que fait-on lorsqu’il s’agit d’un pays lointain affronté à des problèmes difficilement communicables ? Tout tient à l’image que l’on en avait a priori. Et nous voilà ramenés au cas d’Israël.
Jadis, il y a bien longtemps, l’image que le monde avait d’Israël était d’une beauté déroutante. Ce n’étaient que pionniers labourant le sol aride de Galilée, militaires au port altier et jeunes filles en short cueillant des oranges. Une génération plus tard, l’imagerie d’Epinal a fait place à une vision d’enfer. Les pionniers sont devenus des barbus qui jettent des pierres en criant « shabbès », les militaires sont représentés comme une soldatesque sans pitié, et quant aux jeunes filles elles travaillent pour la mafia russe… En vérité, nous le savons, Israël n’a jamais mérité cet excès d’honneur, et l’indignité dont on l’accable désormais est, elle aussi, manifestement exagérée. Car la réalité israélienne est multiforme, aujourd’hui plus encore qu’il y a cinquante ans. Pour la connaître, il faut un minimum d’empathie – ou, en tout cas, une absence de prévention. Il faut prendre la peine de s’informer, au-delà des données immédiates de l’actualité. Il faut aussi prendre le risque d’entendre des choses qui dérangent nos idées reçues. Les surprises viennent ensuite, et elles souvent heureuses.
Que savons-nous d’Israël ? Cela dépend de nous. Si nous le voulons, Israël se réduira à quelques représentations simplettes – le genre de clichés dont sont coutumières les agences de voyages et les agences de presse. Mais si nous prenons la peine d’y regarder de plus près, nous verrons que les paysages sont habités, que les villes ont une âme. La foule anonyme des cités d’Israël nous apparaîtra enfin pour ce qu’elle est : des gens ni meilleurs ni pires que les autres mais confrontés à des défis incessants, des enfants qui dessinent leurs rêves de paix, une nation qui aspire à une existence libre et sûre. Nos frères. •


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