Ce que nous savons dIsraël, comme de tous les pays
y compris, dans une large mesure, le pays où nous vivons ,
nous lavons appris par la grande presse. Lactualité en
effet fournit au jour le jour, sans que nous en ayons pleinement conscience,
lessentiel de notre savoir sur ce qui nest pas notre environnement
immédiat. Or il sagit là le plus souvent dun savoir
déshumanisé, où les hommes de guerre et les hommes
dEtat jouent un rôle incomparablement plus grand que les hommes
tout court ; un savoir partiel et souvent partial, au gré des informations
qui filtrent et des choix éditoriaux. On a coutume den accuser
la presse. Mais nest-elle pas contrainte, le plus souvent, de suivre
le rythme des événements ?
Ainsi, une chronologie des cinquante premières années dIsraël
retient surtout les guerres et les attentats, les élections et les
crises politiques, et parfois trop rarement les accords de
paix. Il y manque évidemment ce qui fait le quotidien dun pays
: la vie des hommes et des femmes, la nature et le climat, léducation
et la culture, les réalisations économiques et les difficultés
sociales. Il y manque aussi ce qui fait le propre de lEtat dIsraël
: laccueil de centaines de milliers dimmigrants venus de tous
les pays, et leur intégration tant bien que mal (mais plutôt
bien, si lon se réfère à dautres expériences)
en un seul peuple. Comment tout cela sexprimerait-il dans la langue
sèche des actualités ou des éphémérides
?
Il est vrai que les journaux ne nous gâtent pas outre mesure, et que
de toutes les facettes de la réalité israélienne ils
retiennent volontiers ce qui fait scandale. La presse française nest
pas seule en cause. On a souvent observé quavec les premières
pages des quotidiens israéliens toutes tendances politiques
confondues on composerait le pire journal anti-israélien :
ce ne seraient que vols et assassinats, fonctionnaires incapables et politiciens
corrompus.
La même remarque pourrait sans doute sappliquer à la
majorité des pays non totalitaires, tant il est vrai que les citoyens
honnêtes, les fonctionnaires diligents et les hommes politiques dévoués
au bien public ne fournissent guère de titres à la une. Chacun
de nous a donc appris à faire la part des choses. Nous ne rejetons
pas les informations scandaleuses; nous les relativisons, en les inscrivant
dans leur contexte. Lorsque ce contexte nous est intuitivement familier,
lopération est aisée. Mais que fait-on lorsquil
sagit dun pays lointain affronté à des problèmes
difficilement communicables ? Tout tient à limage que lon
en avait a priori. Et nous voilà ramenés au cas dIsraël.
Jadis, il y a bien longtemps, limage que le monde avait dIsraël
était dune beauté déroutante. Ce nétaient
que pionniers labourant le sol aride de Galilée, militaires au port
altier et jeunes filles en short cueillant des oranges. Une génération
plus tard, limagerie dEpinal a fait place à une vision
denfer. Les pionniers sont devenus des barbus qui jettent des pierres
en criant « shabbès », les militaires sont représentés
comme une soldatesque sans pitié, et quant aux jeunes filles elles
travaillent pour la mafia russe
En vérité, nous le savons,
Israël na jamais mérité cet excès dhonneur,
et lindignité dont on laccable désormais est,
elle aussi, manifestement exagérée. Car la réalité
israélienne est multiforme, aujourdhui plus encore quil
y a cinquante ans. Pour la connaître, il faut un minimum dempathie
ou, en tout cas, une absence de prévention. Il faut prendre
la peine de sinformer, au-delà des données immédiates
de lactualité. Il faut aussi prendre le risque dentendre
des choses qui dérangent nos idées reçues. Les surprises
viennent ensuite, et elles souvent heureuses.
Que savons-nous dIsraël ? Cela dépend de nous. Si nous
le voulons, Israël se réduira à quelques représentations
simplettes le genre de clichés dont sont coutumières
les agences de voyages et les agences de presse. Mais si nous prenons la
peine dy regarder de plus près, nous verrons que les paysages
sont habités, que les villes ont une âme. La foule anonyme
des cités dIsraël nous apparaîtra enfin pour ce
quelle est : des gens ni meilleurs ni pires que les autres mais confrontés
à des défis incessants, des enfants qui dessinent leurs rêves
de paix, une nation qui aspire à une existence libre et sûre.
Nos frères.