Les papiers retrouvés de Moïse Weil, grand rabbin d'Alger

Extrait d'un article paru dans L'Arche 476/Septembre 1997

"Allo, seriez-vous intéressés par deux grosses malles pleines de vieux bouquins en hébreu ?"
C'est cette phrase interrogative débitée du bout d'un téléphone qui déclencha une véritable chasse au trésor. La piste devait déboucher sur une des découvertes les plus insolites faites à Strasbourg dans le domaine juif.

Tout commença quand Monsieur Henry, chineur de son état, en débarrassant une mansarde poussiéreuse d'un immeuble sis quai Kellermann à Strasbourg, mit au jour deux grandes malles enfouies sous un tas de vêtements, une lampe juive, une hanoukiyyah et un tronc de charité en tôle. Quelle ne fut pas sa surprise, en ouvrant les coffres, d'y trouver des centaines de vieux livres et des documents anciens rédigés dans une langue bizarre. Pensant que ce butin pouvait avoir un intérêt historique, il obtint d'un ami juif le numéro de téléphone du Dr André Haarscher, secrétaire de la Société pour l'histoire des israélites d'Alsace et de Lorraine. C'est ainsi qu'au cours d'une expédition nocturne à un entrepôt d'Illkirch, les deux coffres cabossés furent achetés au nom de la Société, puis entreposés dans la cave du Consistoire israélite de Strasbourg où, à l'invitation du Dr Haarscher, l'auteur de ces lignes put en examiner le contenu. La lecture de quelques documents signés révéla que ce legs de livres et de papiers personnels avait appartenu à un certain Moïse Weil, qui n'était autre que l'ancien grand rabbin d'Alger au siècle dernier.

Qui était Moïse Weil?

Né en 1852 à Bouxwiller en Alsace, Moïse, fils de Schimelé Weil, avait été formé au Séminaire rabbinique de France, de 1871 à 1877, avant d'être expédié en Afrique du Nord où il eut une carrière mouvementée. D'abord rabbin de Tlemcen jusqu'en 1882, puis de 1883 à 1891 grand rabbin d'Oran, il fut enfin installé le 16 avril 1891 comme grand rabbin d'Alger.

Bon arabisant, Weil était un érudit; on lui doit notamment une étude sur le cimetière israélite de Tlemcen (Avignon, 1881) ainsi qu'une série d'articles sur les noms hébreux des mois et sur Rabbenou Tam, parus respectivement dans l'Athénée Orientale et l'Univers israélite. Il travailla également à une édition de Mesia'h Illemim de R. Judah Kallas de Tlemcen, un commentaire sur Rachi écrit en 1440, d'après un manuscrit découvert à Tlemcen même. Il semblerait que Weil ait renoncé à ce projet car en 1882 il fit don du manuscrit en question à la Bibliothèque nationale de Paris (n° 1334).

Ayant quelque propension pour la Kabbale, Weil fut un homme extrêmement pieux et un des grands rabbins les plus dévôts que la France ait délégué à l'Algérie. Il encourageait l'étude intensive de la Torah à la Yechivah Asirei Tiqvah et combattait férocement tout relâchement moral, allant jusqu'à excommunier en 1899 le célèbre Cohen-Solal pour avoir ouvert son imprimerie le jour du chabbat. Il initia aussi des grandes causes, comme la collecte juive internationale en faveur des sinistrés musulmans de la grande famine de 1893. Maîtrisant très bien le judéo-arabe, il était totalement intégré à la société algéroise où il jouissait d'une considération respectueuse. (...)