Pourquoi la diaspora ?

par Yehouda Vardi

Extrait de l'article paru dans l'Arche N·475/juillet

Juillet et août, les mois de vacances, évoquent dans la conscience juive les commémorations du hourban (la « ruine » du Temple) qui culminent avec le jeûne du 9 Av (1). La destruction en l'an 70 du Sanctuaire, symbole suprême de l'alliance entre Dieu et Israël, fut catastrophique. La chute du Temple fut tragique également par le terrible massacre des populations réunies à Jérusalem (dont les pélerins venus de la diaspora et de tout Eretz Israël, pris au piège depuis Pessah). Mais, contrairement à la représentation qu'on s'en fait en général, elle n'a pas coïncidé avec la fin de la souveraineté juive en Eretz-Israël. Cette souveraineté était déjà mise à mal depuis le début de l'occupation romaine, un siècle et demi plus tôt.

La chute du Temple ne marqua pas non plus le début de l'exil. Jérusalem était désormais interdite aux Juifs, mais la population juive continua, avec des bonheurs divers, à habiter le reste du pays. Au demeurant, l'exil avait commencé bien avant les événements tragiques de l'an 70 : selon les historiens, sur quelque huit millions de personnes que comptait le peuple juif au début du premier siècle, deux millions seulement habitaient la Palestine.

Certes, il s'agissait là d'une diaspora volontaire; mais, à l'instar de celle qui existe aujourd'hui aux côtés de l'Etat d'Israël, elle procédait d'une situation antérieure où les habitudes prises, et l'environnement professionnel et culturel avaient leur part de responsabilité. Quant à l'exil forcé hors de Terre sainte, il ne fut que la conséquence lointaine et indirecte de la destruction du Temple, phare et centre d'Israël.

Dans la conscience populaire, les événements sont perçus différemment. L'exil est toujours forcé, et a pour origine exclusive le malheur qui s'est abattu sur Israël le 9 Av de l'an 70. Le hourban est la cause directe de tous les massacres, de toutes les persécutions qui au cours des siècles furent le lot d'une nation sans terre, refusant de disparaître et d'abandonner ses titres de noblesse à ceux qui prétendaient être « élus » à sa place. Et, du fait que la tragédie du 9 Av était perçue comme la sanction divine pour l'Alliance rompue, il s'ensuivit que dans la tradition religieuse le grand exil fut l'expression la plus aiguë de la punition annoncée dans la Torah et les Prophètes.

Reste à déterminer si l'exil ne fut que cela, et si ses implications ne furent que négatives. Le contact avec les nations provoqua-t-il seulement les terribles blessures que nous savons, ou la rencontre avec les Gentils réussit-elle aussi à créer les conditions d'une communication utile? Sur les plans de la pensée, de l'art, des sciences et de la culture, du progrès moral et politique, la part du judaïsme a été considérable et prodigieusement disproportionnée, grâce à l'activité de ses enfants - qu'ils aient eu ou pas le sentiment de le représenter. Bref, l'exil fut aussi le cadre obligé dans lequel une certaine mission d'Israël dans le monde pouvait s'exercer. L'exercice de cette mission fut-il une conséquence fortuite - accidentelle ou naturelle -de l'exil, ou a-t-il participé d'emblée du plan de Dieu? Si l'on retient la seconde éventualité, l'exil aurait une dimension bien différente de celle qu'on lui attribue généralement, et l'histoire biblique elle-même, puis celle de la Diaspora qui l'a continuée, devraient être comprises autrement.

La promesse de la Terre faite à Abraham, l'annonce au buisson ardent de l'itinéraire d'Israël qui, en passant par le Sinaï, devait aboutir en Terre sainte, signifiaient que la « nation de prêtres » (Exode 19, 6) au service de l'humanité avait pour devoir de créer dans l'ancienne Canaan, à la jonction de deux grands continents, une société idéale, selon les lois et l'enseignement communiqués à Abraham (« faire le droit et la justice » - Genèse 18, 19) et au Sinaï. Plus tard, Dieu allait confirmer par la bouche d'Isaïe (49, 6) : «Je fais de toi la lumière des nations pour que mon salut atteigne aux extrémités de la terre». Mais l'échec fut patent. Les crimes d'Israël énumérés par les prophètes de la Bible n'accordaient plus la moindre justification à sa présence en Canaan, et l'objectif de la Terre ne signifiait plus rien. La prêtrise en faveur de l'humanité ne pouvant plus s'exercer depuis la terre qui avait été attribuée, Israël fut peu à peu contraint de la quitter afin que les meilleurs d'entre ses enfants se joignent aux premiers de cordée dans l'univers.