LA VRAIE HISTOIRE DE L'EXODUS

Extrait du dossier paru dans l'Arche n· 475/juillet 1997

L'ETE DE L'EXODUS

En 1947, Jean-Paul Aymon, alors jeune journaliste, a vécu en direct l'épopée de l'Exodus. Cinquante ans après, voici son témoignage.

En cet été 1947, deux ans après la fin de la guerre, les Français vivent la dure période de reconstruction d'un pays pillé par l'occupant. Les restrictions alimentaires et la pénurie générale sont un souci quotidien, souvent dramatique. L'actualité, c'est la mise à jour des cartes d'alimentation, la victoire du Breton Jean Robic dans le Tour de France, l'apparition sur les plages du bikini - le maillot deux-pièces qui fait scandale -, Yves Montand qui chante Prévert, ou Arthur Koestler qui publie Le zéro et l'infini. Au cinéma, on joue Copie conforme, avec Louis Jouvet, et Le silence est d'or, de René Clair. Dans les salles obscures, aux Actualités, on sourit de la barbiche de Paul Ramadier, président du Conseil d'une quatrième République que préside, jaquette et haut de forme, Vincent Auriol, un autre socialiste. Mais la « une » des journaux qui paraissent sur quatre pages, faute de papier, est consacrée à la chaleur - l'été le plus chaud depuis qu'en 1870 a été créé l'Office national de la météorologie. Cette canicule va d'ailleurs jouer un grand rôle dans la guerre d'usure que les Anglais ont déclarée aux émigrants juifs de l'Exodus.

L'été 1947 fut l'été de l'Exodus. Jeune journaliste, j'ai vécu, en France puis en Allemagne, cette aventure hors du commun qui devait précipiter la création de l'Etat d'Israël. Cinquante ans après, mes souvenirs sont aussi brûlants que les ponts des prisons flottantes à bord desquelles 4 500 Juifs furent séquestrés.

L'affaire a éclaté au cœur d'un été torride, avec une incroyable nouvelle : le gouvernement britannique ose renvoyer en Europe des rescapés de l'Holocauste qui tentaient de rejoindre le Foyer national juif en dépit de la loi qui en limite l'accès.

Dépêché sur la Côte d'Azur par mon journal, je guette comme mes confrères l'apparition des « bateaux-cages de Sa Majesté » : ainsi la presse populaire a-t-elle baptisé les prisons flottantes où croupissent, sous un soleil de braise, les 4500 Juifs de l'Exodus arraisonné au large des côtes palestiniennes. Débarqués à Haïfa, les passagers ont immédiatement été transférés sur trois navires, non vers l'île de Chypre, également sous contrôle britannique, comme c'est l'usage pour les «illégaux», mais vers le pays d'où ils sont partis, la France. Le gouvernement français laissera-t-il rejeter sur son sol ces laissés-pour-compte de la guerre qui, pour la plupart, ont échappé à l'extermination, dont aucun pays ne veut et qui eux-mêmes n'en réclament qu'un seul, celui qu'ils estiment leur revenir de droit, Eretz Israël?

Il s'agit pour eux de braver les interdits du « Livre Blanc » de 1939 limitant arbitrairement le nombre de Juifs admis à s'établir dans un « Foyer national » dont la Grande-Bretagne avait pourtant justifié l'existence par la déclaration Balfour de 1917. Pas plus que mes confrères, je ne me rends compte alors que l'affaire de l'Exodus va créer un tel choc dans l'opinion internationale qu'elle influencera la commission anglo-américaine enquêtant au même moment en Palestine et aboutira, quatre mois plus tard, à la décision historique de l'ONU du 29 novembre 1947.… · […]