Zalman Shocken, mécène et collectionneur

Article paru dans l'Arche N· 472

Commerçant, collectionneur, mécène sioniste, voire même écrivain à ses heures, Schocken a exercé une influence déterminante sur le développement de l'histoire intellectuelle du judaïsme allemand à une époque cruciale, c'est-à-dire peu avant l'arrivée au pouvoir du national-socialisme, et juste après. Lorsque les nazis ordonnèrent le démantèlement de sa chaîne de supermarchés et de sa maison d'édition, Schocken avait déjà organisé son installation en Terre sainte où il fonda et entretint, de ses propres deniers, un important institut de recherche sur la poésie médiévale hébraïque. Par la suite, il fonda aussi une branche américaine de son entreprise qui édite, aujourd'hui encore, les fameux Schocken Paperbacks. Il devint aussi un magnat de la presse en Israël puisque le sérieux quotidien Haaretz lui apppartenait. Le prestigieux volume et la grande exposition que la Bibliothèque nationale du Luxembourg a consacrés à Schocken et à sa maison d'édition, le Schocken-Verlag (1), renferment une histoire presque complète de l'homme et de son œuvre.

Qui a découvert Agnon, le futur prix Nobel de littérature, qui lui a assuré de bonnes conditions de vie et de travail, si ce n'est Schocken? Un bref coup d'œil sur le catalogue des éditions Schocken permet de prendre connaissance de tant de noms d'écrivains déjà consacrés ou de célébrités futures : Martin Buber, Nahum N. Glatzer, Ludwig Strauss, Léo Bæck, Fritz Bær, Fritz Bamberger, Benno Jacob, Gershom Scholem, Moritz Zobel et tant d'autres. Bien qu'il eût une tendance naturellement autocratique, due principalement à sa culture autodidacte, Schocken ne gênait guère les deux spécialistes qu'il avait nommés à la tête de sa maison d'édition, Lambert Schneider (qui s'établit plus tard à son compte à Heidelberg) et Moritz Spitzer.

Mais qui était au juste cet homme qui commença sa carrière dans l'épicerie avant de fonder un véritable empire étendu à l'ensemble du territoire allemand? Comment cet homme, qui dès les années vingt avait doté tous ses supermarchés de coins de lecture et de librairies, est-il devenu l'un des plus grands collectionneurs de son temps ? Né à Posen en 1877 dans une communauté très traditionnelle, ayant fréquenté le Héder et étudié les matières religieuses, Schocken avait cessé de se reconnaître dans le judaïsme de ses contemporains. La lecture des Contes hassidiques de Martin Buber le confronta à un judaïsme vivant, dynamique et authentique. Dès lors, il collectionna inlassablement les incunables hébraïques (il en aura 43 en sa possession en Israël), les manuscrits et les éditions princeps.

Schocken avait rejoint les sionistes allemands à l'âge de trente ans. Débordant d'énergie, il participa à la création de l'Académie de la Science du judaïsme, que Franz Rosenzweig avait appelée de ses vœux dans une lettre ouverte adressée à Hermann Cohen (1917). Lorsqu'il quitta l'Allemagne en 1935 pour se rendre en Terre sainte - où le célèbre architecte Erich Mendelsohn lui bâtit une belle demeure dans le style du Bauhaus - Schocken avait depuis longtemps accepté le poste de trésorier de la nouvelle Université hébraïque de Jérusalem. Cette bonne connaissance du monde académique et universitaire lui permit de s'attacher les services de Nahum Norbert Glatzer et de… Hannah Arendt à New York pour le Schocken Publishing House.

Ce généreux mécène savait aussi compter ; le secteur de l'édition n'était pas déficitaire et n'avait guère besoin d'être renfloué par les autres activités - rentables - du groupe. Il sut négocier la reprise par sa propre maison d'édition d'ouvrages parus ailleurs, comme les Ecrits juifs de Hermann Cohen ou les premiers volumes de la traduction de la Bible par Martin Buber et Franz Rosenzweig. Par ailleurs, il sut reconnaître en Franz Kafka le grand maître de la prose allemande du début du XXe siècle: Max Brod eut la chance de trouver en Schocken un allié inconditionnel, même pour des interprétations parfois personnelles d'une telle œuvre.

En 1936, le grand historien Fritz Isaac Baer (1888-1980) publia chez Schocken un texte militant intitulé Galut; l'éminent historien tentait d'interpréter les ressorts secrets de l'histoire juive avec son talent habituel, sans parvenir à masquer totalement l'impact qu'eurent sur sa propre présentation des faits les lois de Nuremberg et la catastrophe, déjà prévisible, du judaïsme allemand. C'est encore Schocken - seul ou sous l'influence de ses conseillers - qui tira d'un oubli immérité le texte programmatique de Heinrich Grätz Construction de l'Histoire juive (traduction française : Cerf, 1992), paru quatre-vingt-dix ans plus tôt.

Probablement convaincu par ses amis religieux - même s'il se défendait d'être le patron d'une maison d'édition juive orthodoxe - Schocken avait réalisé une véritable petite révolution dans le domaine de la typographie hébraïque ; il fit paraître des éditions bilingues des œuvres d'Agnon, de Juda ha-Lévi et de Ibn Gabirol. Mais le plus important fut l'édition de livres de prières et d'almanachs, sans oublier une excellente contribution à l'étude de la massora due à Arthur Spanier. En 1934 paraissait aussi un épais recueil de contes et d'histoires de Micha Joseph Bin Gurion intitulé Der Born Judas; les répercussions de cet ouvrage ainsi que l'influence exercée par son auteur sur le judaïsme du début du siècle furent considérables.

En découvrant comme Gershom Scholem, Hugo Bergmann et quelques autres que la renaissance culturelle allait de pair avec un certain renouveau national, Schocken bénéficiait d'un préjugé favorable auprès de toute une pléiade d'écrivains, de penseurs, de savants et de traducteurs. Certes, sa manie de collectionneur en indisposa plus d'un ; ainsi Bialik, qui voyait en Schocken un accapareur des pièces les plus rares de la littérature juive, ou même Scholem qui ne pouvait plus acheter ses sources kabbalistiques à bon marché comme par le passé. Mais qui pourrait en faire le reproche à celui qui voua sa vie à restaurer et à rassembler les trésors épars de la spiritualité juive ? Pour les hommes de cette époque, Schocken fut une sorte de Messie, de rédempteur d'une littérature bafouée et brimée durant des siècles. Comme l'écrivait Ludwig Strauss, « les œuvres d'art achevées sont des ilôts messianiques dans un océan en quête de rédemption ». · Maurice-Ruben Hayoun

1. Der Schocken Verlag / Berlin: Jüdische Selbstbehauptung in Deutschland 1931-1938. Edité par Saskia Schreuder et Claude Weber, Akademie Verlag, 1994, 406 pages.