Extrait de l'article

"  Algérie : le sang et le silence "

paru dans l'Arche de mars 1997

Quelle parole pourrait s'engager sous cette meule de haine ?

A l'autre bout du fil, la voix de ce collègue algérien semble se rétracter, comme si elle allait chercher l'indicible au fond de sa gorge : "  Je dois t'annoncer une nouvelle très dure… Mon frère… " Le ton de la voix ne laisse pressentir rien d'autre que l'au-delà de l'horrible : " Mon frère a été assassiné à Alger "… Silence sidéré. " Ton frère ? Celui dont tu m'avais dit l'an dernier que des islamistes lui avaient brisé les deux bras pour "menées antireligieuses" ? " Le labour de la gorge reprend : "  Oui. Mais cette fois ils l'ont décapité… " Ce siècle a tant révélé à propos de la sauvagerie humaine qu'il faut se taire pour apprendre ses nouvelles révélations. "  …Ils l'ont décapité à la scie. " Le sentiment d'horreur naît, disent les psychanalystes, d'abord lorsque l'image du corps se démembre, ensuite lorsque cette image elle-même se disloque. Renaît, goulue, vorace, la gueule du tohu-bohu, et la parole humaine se heurte à sa propre impossibilité. Comment incriminer dans de pareilles conditions le " silence des intellectuels " à propos de la guerre civile algérienne?

Ce collègue est devenu un ami lorsque nous avons découvert à l'université que nous étions nés dans la même ville. Pourtant, nos vies avaient vite divergé. Adolescent juif pied-noir, je ne concevais pour l'Algérie nul autre avenir que celui de demeurer dans la France. Que voulez-vous que pense d'autre un lycéen à qui l'on a appris, dès la maternelle, à confectionner des modèles de huttes gauloises? Ainsi décérébrés, pour nous, la guerre d'Algérie - ce que l'on appelait "  les événements " - n'était imputable qu'à la sauvagerie native des "  arabes ". Aucun des mobiles de leur colère, sourde ou explosive, ne nous était réellement expliqué. Pendant que je grandissais en ces courtes vues, dans un autre quartier de la ville grandissait également un adolescent du même âge, mais comme s'il appartenait à une autre planète, comme si nous n'étions pas du même tronc humain. Lui, subissait chaque jour le mépris, l'injustice, l'abaissement. Bien sûr, il fréquenta l'école française, puis le collège. Mais on y inculquait la France avant tout. L'Algérie était présentée comme si des millions de musulmans n'y existaient pas, ou alors inutiles et nuisibles, à l'image des figuiers de barbarie, des moustiques, des gros cafards noirs qui horrifiaient nos terrasses. De la sorte, il devint de plus en plus attentif aux slogans du FLN, jusqu'au moment où il franchit le pas de l'adhésion militante. Le drapeau français flottait encore sur l'Algérie française, qu'il savait que le drapeau vert et blanc, frappé du croissant rouge, le remplacerait très bientôt. L'indépendance me jeta avec un million de personnes dans l'exode. Elle le trouva heureux, sous le soleil de la liberté, avec au-dessus de la nation nouvelle un soleil encore plus brillant: celui de l'espoir.

Trente ans se sont passés. Comment en sommes-nous arrivés à cet innommable échange téléphonique ? Comment se taire ? Parler de quoi ? Chaque jour, dans l'Algérie indépendante, la mort distribue son bulletin officiel, surenchérissant dans l'abominable. Les terroristes ne font pas seulement - si j'ose dire - exploser des voitures piégées; ils ne se contentent pas de tuer à bout portant des journalistes ou des officiels du régime. Ils égorgent rituellement leurs victimes, font de l'abattage humain, en gros ou semi-gros, sous le regard affolé des parents, des enfants, malgré les supplications, malgré les prières d'un Coran que les anciens frères croyaient partager avec leurs égorgeurs et décapiteurs. Pour ceux qui manient le coutelas, ou la scie, ou la hache sacrificielle, le mot rah'man, compatissant, frère jumeau du rah'man hébraïque, s'est effacé de la langue arabe. Le Dieu hémophage s'est dépouillé de cet attribut que lui confère la première des sourates, la Fatih'a. A leur tour, les terroristes ne sont que suppôts du diable, noirs scorpions barbus, pour les unités spéciales du régime en place chargées de leur extermination. Quelle parole pourrait s'engager sous cette meule de haine ?

Raphaël Draï