Philatélie et judaïsme

timbre Le timbre du mois
(L’Arche, février 1997)

La fille d'Abraham Benchimol

Les philatélistes Judaïca, qui se souviennent des superbes Noces juives dans le Maroc de Delacroix, émises par la Sierra Leone en 1993 pour le bicentenaire du Musée du Louvre, ont accueilli avec le même plaisir ce timbre de Gambie du 29 janvier 1996, qui reproduit cette fois un tableau du Metropolitan Museum of Art, à New York, et qui rappelle, comme le précédent, le séjour que fit le peintre à Tanger en avril 1832. Delacroix, au retour d'un périple harassant qui l'avait conduit, avec l'expédition du comte de Mornay, jusqu'à Meknès, y attendait son départ pour la France, tout en remplissant ses carnets de croquis et de notes. A partir de ses esquisses, il exécuta quelques mois plus tard, à Toulon, une grande aquarelle intitulée La fille d'Abraham Benchimol. Elle représente la jeune Précidia, à la fin de ses préparatifs de fête, posant assise, tandis que Saada, sa mère, se penche sur le côté comme pour vérifier la perfection de l'ensemble: costume, coiffure, bijoux et fards. Notre ami Maurice Arama, maître d'oeuvre de l'exposition Delacroix, le voyage au Maroc, présentée en septembre dernier à Paris à l'Institut du monde arabe, a prouvé l'influence qu'avait eue sur le jeune peintre sa rencontre avec les Juifs du Maroc.

Accueilli chaleureusement, convié aux offices et aux fêtes, Delacroix partagea la tafina traditionnelle et, bien plus, trouva auprès des familles juives ñ comme chez Abraham Benchimol, l'interprète de l'expédition - d'admirables sujets tout disposés à poser devant son chevalet. A vrai dire, quelques coups de fusil l'avaient vite dissuadé de peindre des musulmanes, surprises au bain ou sur leur terrasse. C'est pourquoi les créatures de rêve, alanguies et vaporeuses, dont il peupla plus tard ses grandes toiles orientalistes, Femmes d'Alger dans leur appartement ou Intérieur d'un harem à Oran, sont en réalité des Juives du Maroc. Belles et mystérieuses, elles alimentèrent ses rêves et nourrirent son inspiration pendant des années. " Les Juives sont admirables… ce sont des perles d'Eden ", proclamait-il. Bref, comme nous tous, il en était fou. " Toute la caravane est en bonne santé " , écrivait le comte de Mornay pendant l'expédition, "  la folie du peintre est tolérable, et sa bonne humeur nous tient fidèle compagnie ".