Peuple juif, culture juive

par Elie Wiesel

(L’Arche, janvier 1997)

Un appel pour créer, autour de l'Arche,
des cercles d’études

Le plus grave danger qui pèse sur les Juifs et le monde, c’est le fanatisme. Il y a, partout, une montée du racisme fanatique – chez les chrétiens, chez les musulmans, et malheureusement aussi chez les Juifs. Je ne vois pas à quoi cela peut aboutir, sinon à une tragédie. Si les fanatiques l’emportaient, ce serait un désastre pour le peuple juif et pour la civilisation juive. A l’époque du Talmud, nos pères vivaient en symbiose avec l’environnement ; ils ne vivaient pas dans un ghetto spirituel.
Autant je crois qu’un Juif doit tenter d’atteindre l’absolu (c'est-à-dire l'Autre), autant je pense que le Juif doit s’accomplir à l’intérieur de lui-même : rester le plus juif possible, en demeurant ouvert à tout ce qui ne l’est pas. Quand un Juif parle aux autres, c'est au nom de tous les Juifs qu'il s'exprime. Nous parlons au nom de la communauté d’Israël depuis les origines. Ce n’est pas un peuple homogène qui a quitté l’Egypte. Il y a parmi nous des gens qui sont prêts à mourir pour Israël, et d’autres qui ne reconnaissent pas l’Etat Israël. Il y a des laïques et il y a des mystiques. Il y a des riches et il y a des pauvres. Il y a des journalistes et il y a des lecteurs. Il y a aussi des gens qui sont ouverts, et d’autres qui ne le sont pas du tout. Qu’est-ce que le Juif idéal ? Je ne le sais pas. Qui suis-je pour dire qu’un tel est un bon Juif et qu’un tel ne l’est pas ? Je sais seulement qu’un Juif devrait être membre de la communauté juive.
Le peuple juif et la culture juive sont les deux faces d’une même réalité. Je n’ai jamais vu mon père ni mon grand-père sans un livre. Nous étions le peuple du Livre. Vivre voulait dire étudier. C’était une aventure, c’était le grand rêve : découvrir dans le livre ce qu’on avait pas chez soi ou autour de soi. Il ne faut pas que cela se perde chez nous. Il faut respecter la culture. Il faut que la culture demeure ce besoin de s’enrichir et de s’accomplir.
Je souhaiterais voir se créer, dans toute la France, des cercles d’études en grand nombre. Ces cercles se rencontreraient une fois par mois – dans des maisons privées, pas seulement dans des centres communautaires – pour parler d’un livre, d’un événement ou d’un personnage. Rien ne serait plus utile et plus excitant. Et si un écrivain vient à un de ces cercles, il ne doit pas parler de ses propres oeuvres mais des livres des autres.
Je propose que l’Association des abonnés et des amis de l’Arche organise dans chaque ville de France un cercle d’une vingtaine de personnes, et que l’Arche propose régulièrement à ces cercles des sujets de recherches et d’activités. Je suis prêt à venir en France pour y prendre part.