L'Arche - n° 527-528
janvier-février 2002


Dossier
Extrait du dossier «Un vent mauvais»
LA GRANDE INQUIÉTUDE DES JUIFS DE FRANCE

Une culture du soupçon se développe, où le signifiant judéo-israélien est le véhicule de griefs trop longtemps refoulés
par Meïr Waintrater

Va-t-on dire encore que nous voyons le mal partout, que nous confondons la critique légitime de l’État israélien avec la lèpre antisémite, que nous crions au loup sans aucune justification? Bien sûr, on le dira. Après avoir concédé l’existence de quelques «bavures» (graffitis dans des cages d’escalier, propos malséants contre des Juifs anonymes, dégradations de locaux communautaires) on s’empressera d’ajouter qu’il ne faut pas céder à la psychose et que d’ailleurs l’insécurité est un phénomène général dans la France actuelle. Bref, vous les Juifs vous en faites toujours trop.

Il est vrai que les données qui circulent ici ou là doivent être considérées avec précaution. Les listes d’incidents, dont on a beaucoup parlé récemment, contiennent à la fois l’incendie d’une école et l’envoi d’un courrier antisémite, une agression dans la rue et un échange d’injures entre colocataires. Additionner tout cela n’a qu’une valeur indicative – même si, la loi des grands nombres aidant, la statistique peut aider à appréhender une tendance.

Cependant, les dénégations publiées par les sources officielles ne sont pas convaincantes non plus. Il est de notoriété publique qu’au plan local les services de police ou de gendarmerie répugnent à enregistrer les incidents antijuifs mineurs, «afin de ne pas jeter de l’huile sur le feu». Les victimes ne se précipitent donc pas au commissariat pour déposer des plaintes dont elles savent qu’elles n’auront aucune suite. On sait par ailleurs que la comptabilité des violences racistes obéit à des règles formelles qui ne reflètent en rien la réalité du terrain. D’où les statistiques apaisantes que l’on nous ressort dès que le sujet est évoqué: vingt-six actions violentes enregistrées entre le 1er janvier et le 15 novembre 2001 (et plus de cent «intimidations et menaces»), qu’est-ce en effet? Une peccadille. Reste à savoir qui a fait les comptes, et ce qui a été recensé.

Si l’on s’en fie à certaines déclarations, il n’y a pas de racisme anti-juif aujourd’hui en France. Mais en suivant la même ligne de raisonnement, et en utilisant les mêmes sources statistiques, on aboutirait à la conclusion qu’il y a encore moins de racisme anti-noir ou anti-arabe: les statistiques officielles ignorent les graffitis «sale Juif» tout comme les graffitis «sale Arabe», et elles dédaignent les propos de cour d’école et les commentaires sur les lieux de travail, qu’ils visent les uns ou les autres.

Or ceux-là qui balaient d’un revers de main les informations relatives au regain d’antisémitisme sont souvent les premiers à dénoncer – à juste titre – la persistance des autres formes de racisme. Ils savent les dangers que recèle la violence sous-jacente: le poids d’un regard, la force d’une allusion, la brutalité d’un mot. Ils savent que les infractions répertoriées ne résument pas la réalité d’un discours de la haine. Ils savent tout cela lorsque les victimes en sont des immigrés, des musulmans, des «gens de couleur». Ils savent tout cela, et ils ont raison de le savoir et d’agir en conséquence. Mais ils l’oublient dès que les Juifs sont concernés. Certaines haines seraient-elles plus justifiées que d’autres? Ou certaines populations seraient-elles moins défendables que d’autres?

En vérité, on voit bien où est le hic: l’hostilité aux Juifs se pare souvent des oripeaux de l’antisionisme. Dénoncer celle-là risquerait de mettre en cause celui-ci. Or la passion anti-israélienne qui anime quelques acteurs du milieu médiatique (y compris des Juifs) est telle qu’ils ne peuvent rien concéder qui «ferait le jeu» de l’adversaire sioniste. Il faut donc s’enfoncer dans la négation, refuser d’admettre l’évidence, bétonner le discours au prix de contrevérités flagrantes. Jusqu’où?

Osons donc dire les choses comme elles sont. Oui, nous constatons une multiplication des attaques visant les Juifs. Interrogé sur ce sujet le 17 décembre 2001 par la station de radio Europe 1, le président de la conférence des évêques de France, Mgr Jean-Pierre Ricard, déclare: «Je ne pense pas que ce soit un fantasme. C’est une réalité. Quand on voit un certain nombre d’inscriptions sur les murs de synagogues, je dis que c’est intolérable». Il y a davantage encore que des graffitis. Une agression contre un rabbin à Rouen (venant après une agression semblable à Bruxelles). Des attaques contre une école et contre une synagogue à Créteil, contre une synagogue à Goussainville. Des violences ici ou là, une agressivité implicite, un climat d’hostilité. Les Juifs ne sont pas globalement menacés dans leurs biens ni dans leurs vies, mais la condition juive est de plus en plus difficile. Un vent mauvais souffle sur le pays. Et les dénégations, ou les tentatives de «relativiser» le problème, ne servent qu’à repousser une intervention qui relève pourtant de la salubrité publique.

La part émergée de l’iceberg antisémite a pour théâtre les «banlieues sensibles». C’est là que se produisent les passages à l’acte, dont les principaux auteurs sont ces «jeunes» que l’on désigne dans les textes semi-officiels comme «issus de l’immigration». Le cocktail explosif est bien connu: conflits de proximité sur fond de frustrations socio-économiques, incitations à la haine répandues dans les milieux islamistes, appels à la destruction de «l’ennemi sioniste» véhiculés par les télévisions en langue arabe et par certaines radios communautaires françaises, effets pernicieux de la violence proche-orientale exhibée par les médias nationaux. Et les résultats alimentent la chronique de l’antisémitisme ordinaire, celui dont des gens souffrent au quotidien sans que leurs plaintes parviennent même aux organisations juives.

S’agit-il uniquement, comme le prétendent les documents du ministère de l’intérieur, d’«incivilités» commises par des petits délinquants? La vérité est que si les agressions les plus visibles sont souvent le fait de «jeunes» déjà fichés par la police pour d’autres infractions, l’hostilité envers les Juifs se propage dans des milieux de plus en plus larges. L’«effet Ben Laden» a marqué de nombreux établissements scolaires. Dans un seul article du quotidien Libération (14 décembre 2001), on apprend qu’un lycée de Lyon a dû tenir un conseil de discipline pour «propos haineux et racistes», que dans un lycée de la banlieue parisienne on a trouvé des croix gammées sur les murs et des inscriptions «À bas les Juifs», que dans un autre lycée de la banlieue parisienne un élève de terminale a expliqué en cours d’histoire que «le procès de Nuremberg n’aurait pas dû avoir lieu» et que «les nazis, il aurait fallu les décorer». Au même moment, un article du quotidien La Croix (6 décembre 2001) relate qu’une libraire juive de Paris trouve chaque jour sur sa vitrine «un bout de papier griffonné: “Vive Hitler, vive l’islam!” au recto; “Mort aux Juifs, mort à l’Amérique” au verso». Et l’Union des étudiants juifs de France fait savoir qu’une conférence sur la mémoire de la Shoah qui devait se tenir le 19 décembre à l’Université de Nanterre a été annulée par l’administration de l’université en raison de «menaces antisémites» liées au «conflit israélo-palestinien». Plus généralement, l’UEJF signale l’existence d’un «triangle noir universitaire», comprenant trois campus de la région parisienne (Saint-Denis, Nanterre et Villetaneuse) où se multiplient discours, menaces et agressions antisémites.

Autant de «détails» relevés au hasard de l’actualité. En eux-mêmes, ils ne suffisent certes pas à mesurer l’ampleur du phénomène; mais, précisément parce que leur publication est largement le fait du hasard, ils démontrent l’existence d’une vague de fond. Il suffit qu’un journaliste lance son filet, un peu n’importe où, pour ramener une anecdote révélatrice.

Le facteur le plus préoccupant est sans doute l’indifférence relative dans laquelle de telles informations sont accueillies. Comparons un instant l’émotion qui gagna la France lorsqu’une tombe juive fut profanée à Carpentras, et le silence de plomb qui entoura tout récemment l’incendie d’une école juive à Marseille: l’antisémitisme qui visait jadis les morts semblait infiniment plus choquant que celui qui vise aujourd’hui les enfants.

Mettre cela sur le compte de quelques «jeunes» hypersensibilisés par le conflit israélo-palestinien, c’est s’acheter une bonne conscience à peu de frais. Car de tels comportements ne peuvent se multiplier que dans un milieu favorable, ou à tout le moins non hostile. Le peu de réaction des hommes politiques de tous bords, obsédés – pourquoi le nier – par le poids électoral des communautés musulmanes, fait aussi partie des données du problème. Cela se traduit par des propos patelins sur la nécessité de préserver le calme et sur les vertus de la sérénité. Cela se traduit également par des assertions hypocrites selon lesquelles il faut éviter de transposer en France les passions proche-orientales, ce qui est une manière de renvoyer les deux camps dos à dos. L’important étant de ne rien faire, et de ne rien dire, qui conduise à s’aliéner des voix potentielles.

Non que les musulmans français doivent être considérés comme collectivement solidaires des exactions antijuives perpétrées par une petite minorité. Rien ne permettrait d’étayer une telle accusation, et de nombreux témoignages vont en sens inverse. Il importe de le dire et de le répéter: nous n’assistons pas à une «guerre des communautés» sur le territoire français. Mais la crainte qu’ont les politiciens d’offusquer une partie des électeurs musulmans en prenant fermement position contre les menaces visant les Juifs – même si cette crainte ne repose sur aucune donnée – a pour effet de tétaniser l’appareil républicain, laissant des Juifs sans protection suffisante face à des attaques bien réelles.

Faut-il donc imputer l’antisémitisme actuel au compte «Pertes et profits» du climat politique qui règne en France, et s’armer de patience jusqu’au lendemain des élections? Ce serait aller vite en besogne. D’abord parce que, les mêmes causes produisant les mêmes effets, rien n’assure que nos hommes politiques reviendront à de meilleurs sentiments: il y aura toujours une échéance électorale à l’horizon. Ensuite, et surtout, parce que l’indifférence à l’antisémitisme a des racines bien plus profondes.

La formule désormais rituelle: «On doit pouvoir critiquer la politique israélienne sans être taxé d’antisémitisme», que nul ne songe à contester lorsqu’elle est prise au pied de la lettre, est aujourd’hui détournée de son sens. Lorsque la «critique» de la politique israélienne s’exerce avec des arguments relevant de l’antisémitisme pur et simple, doit-on fermer les yeux au nom de l’«antisionisme»?

La formule «On doit pouvoir critiquer la politique israélienne sans être taxé d’antisémitisme» est toujours énoncée de manière abstraite, sans aucun exemple à l’appui. Et pour cause. J’attends toujours que l’on m’apporte un cas, un seul, où une personne ayant critiqué la politique menée par le gouvernement israélien aurait été, pour ce seul fait, accusée d’antisémitisme. Les personnes accusées l’ont toujours été, à ma connaissance, parce qu’elles avaient elles-mêmes introduit, de manière implicite ou explicite, le facteur juif dans le débat. Et la formule incantatoire «On doit pouvoir critiquer…» revient, en réalité, à la demande d’un blanc-seing pour tenir des propos antisémites sous le couvert d’une critique (en soi légitime) de la politique israélienne. Cela reviendrait à un «blanchiment» massif des thèmes éternels de l’antijudaïsme, recyclés en anti-israélisme de circonstance.

De bons apôtres se plaignent aujourd’hui d’être persécutés, voire menacés (par qui?). Il est impossible, disent-ils, de parler librement de la politique israélienne sans encourir de risque d’être stigmatisé. D’où, à les en croire, une conspiration du silence qui frapperait l’énoncé de certaines «vérités» sur le conflit israélo-palestinien.

Cette accusation est, nous l’avons dit, dénuée de tout commencement de preuve. Elle a, par ailleurs, un air de déjà vu. «On ne peut dire la vérité sans être traité de…»: cela ne vous rappelle-t-il rien? Eh oui, c’est un parfait décalque du discours de l’extrême droite. «On ne peut dire la vérité sur l’immigration sans être aussitôt traité de raciste», disent Le Pen, Mégret et leurs séides; remplacez «immigration» par «Israël» et «raciste» par «antisémite», et vous avez la version antisioniste du même discours. Dans les deux cas, sous le texte officiel («Je ne suis pas raciste, ce sont les autres qui veulent me diaboliser») on entend le texte implicite: si la vérité était dicible, elle serait raciste. Mais ce procédé rhétorique, qui suscite (à juste titre) ironie et indignation lorsqu’il vise les immigrés, devient étrangement respectable dès que les Juifs sont mis en cause.

La comparaison va plus loin. Oui, on est en droit de parler librement de l’immigration et de ses problèmes, mais à deux conditions: que ce que l’on dit ne procède pas d’un parti-pris raciste, et que cela ne conduise pas (sciemment ou non) à des conclusions racistes. La même réserve s’applique au conflit israélo-palestinien. D’une part, la démarche doit être pure de tout a priori antijuif; d’autre part, elle ne doit pas mener à diffuser l’antisémitisme. Or l’expérience montre que ces deux conditions sont régulièrement enfreintes.

Les préjugés véhiculés par l’antijudaïsme traditionnel se donnent libre cours dans de nombreux textes consacrés à la dénonciation systématique de l’État d’Israël: empoisonnements et crimes sexuels, assassinats d’enfants et domination du monde, volonté hégémonique et persécution des chrétiens. Bien souvent, il s’agit d’une importation pure et simple de «figures de style» largement répandues dans le monde arabo-musulman (voir notre dossier «La montée de l’antisémitisme dans le monde arabe», L’Arche n°523, septembre 2001). Parfois, l’importateur français y met du sien, improvise et invente. Sous les dehors d’une approche humanitaire et compassionnelle des souffrances – indéniables – que la poursuite du conflit inflige aux Palestiniens, et sans qu’il soit tenté une ébauche d’analyse des causes politiques de ce conflit, l’imaginaire antijuif se déchaîne alors en toute impunité.

À cet égard, les divagations de l’abbé Pierre sont caractéristiques. Encore ont-elles été exposées dans toute leur violence pour des raisons qui tiennent à la personnalité de l’abbé Pierre, et par là même neutralisées aux yeux d’une partie du public. Mais des fantasmes analogues circulent sous le boisseau dans les salles de rédaction et les bureaux des ministères – fantasmes d’autant plus dangereux qu’ils sont dissimulés ou ignorés.

Le courrier des lecteurs de certains journaux chrétiens est révélateur à cet égard: il regorge de «perles» où s’exprime, au nom de la solidarité avec les Palestiniens, un effarant mélange d’ignorance et d’hostilité à l’encontre du judaïsme, à quoi s’ajoute une rancœur de plus en plus perceptible causée par l’insistante mémoire de la Shoah. Et ce discours se retrouve, comme un fil rouge, dans d’autres médias français mais aussi dans des publications associatives, dans des discours de militants et jusque dans les propos de votre voisin de palier.

Une culture du soupçon se développe, où les hommes craignent à ce point leur propre agressivité qu’ils imputent à l’autre des penchants maléfiques; une culture où le signifiant judéo-israélien est le véhicule de griefs trop longtemps refoulés. De toutes parts on me rapporte des conversations dans lesquelles les délires conspirationnistes chers à l’extrême droite, depuis les Protocoles des Sages de Sion jusqu’au «Nouvel ordre mondial» en passant par l’«Empire juif du Nil à l’Euphrate», semblent avoir pris un sacré coup de jeune sous les dehors d’un tiers-mondisme de bon aloi.

Il serait certes absurde de faire porter à l’ensemble de la société française (ou à l’une de ses composantes: chrétiens, musulmans, médias, hommes politiques, etc.) la responsabilité de la situation présente. Mais il serait tout aussi faux de présenter la montée de l’antisémitisme en France comme un épisode de la guérilla des banlieues, ou comme un conflit entre deux communautés sur fond d’actualité proche-orientale. Un discours de la haine se recycle en ce moment, sous nos yeux: par conviction profonde ou par passion partisane, des gens propagent des mythes ayant pour effet de délégitimer l’État d’Israël en lui imputant tous les crimes qui étaient attribués aux Juifs depuis des siècles.

Ce discours est-il la seule cause de la violence antijuive? En tout cas, il la justifie par avance, et il explique l’indifférence avec laquelle elle est accueillie. À cela s’ajoute la dénégation idéologique, portée autant par l’hostilité envers Israël que par l’identification aux peuples arabes. Craignant de fragiliser l’argumentaire «antisioniste», on refusera de voir le danger là où il se manifeste. Sur ces entrefaites, quelques Juifs, bientôt affublés des épithètes «libres» et «courageux», se dévoueront pour minorer la portée de l’antisémitisme et pour dénoncer l’outrecuidance d’une communauté qui dit son désarroi. La bonne conscience antiraciste des pourfendeurs du sionisme étant ainsi apaisée, ils continueront d’ignorer le sens véritable des choses qui se disent et s’impriment aujourd’hui. Et ils continueront d’ignorer le souci qui gagne la plupart des Juifs de ce pays – un souci qui n’a rien à voir avec leurs attitudes, réelles ou supposées, concernant le conflit israélo-palestinien.

Sous de tels auspices, le mal ne fera que se propager. Le Juif-sioniste sera placé en position d’accusé. Il tentera d’expliquer pourquoi il n’a pas massacré des enfants, détruit des églises, crucifié des Palestiniens, ni – crime suprême – imposé, grâce à son tout-puissant lobby, le silence sur ces méfaits. En vain. Il ne lui restera qu’à s’inquiéter pour l’avenir d’une société où des citoyens peuvent être ainsi abandonnés au libre jeu des préjugés et des ressentiments.



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