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La question des réfugiés, plus que jamais
au centre des débats
Sari Nusseibeh met en évidence les contradictions de la
position palestinienne
Sari Nusseibeh avait à peine été nommé
responsable du "dossier de Jérusalem" au sein de
l'Autorité palestinienne, en remplacement de Fayçal Husseini,
mort en mai dernier, qu'il se signalait à l'attention des Israéliens
comme des Palestiniens par des déclarations peu conventionnelles
(1). S'exprimant devant un public israélien à l'Université
hébraïque de Jérusalem, il dénonçait
les attentats comme un phénomène "fou, épouvantable
et entièrement contre-productif", dont la seule signification
concrète est de persuader les Israéliens que les Palestiniens
ont pour objectif non pas d'édifier un État mais de chasser
les Juifs. Dans la lancée, il expliquait que le "droit au
retour" des réfugiés palestiniens sur le territoire
même de l'État d'Israël était une revendication
dénuée de sens: en effet, disait-il, si l'on souhaite
parvenir à un accord sur la coexistence de deux États,
il est impossible que les Palestiniens aient un État à
eux tout en conservant des visées sur l'autre État - un
projet que Sari Nusseibeh résumait caustiquement en ces termes:
"Un État pour les Palestiniens, et l'autre aussi pour les
Palestiniens". Sari Nusseibeh confirmait ainsi des positions exprimées
avant sa nomination, notamment dans un article publié le 24 septembre
2001 par le quotidien israélien Haaretz et repris simultanément
par la presse palestinienne, où il appelait de ses vux
"la conclusion d'une paix définitive entre les deux peuples"
sur la base de la coexistence de deux États distincts.
De telles déclarations ont été accueillies
par de nombreux Israéliens comme un rayon de soleil dans le climat
sombre de l'Intifada. D'autant que Sari Nusseibeh n'est pas n'importe
qui. Issu de l'une des plus grandes familles palestiniennes, fils d'un
ancien ministre de la défense jordanien, ce professeur de philosophie
est président de l'Université Al-Kuds. C'est aussi un
nationaliste pur et dur: en échange d'une reconnaissance pleine
et entière d'Israël par les Palestiniens, il exige le retrait
d'Israël de la totalité des territoires, y compris Jérusalem-Est,
et le démantèlement de toutes les implantations. La grande
différence est qu'il ne parle pas la langue de bois, et qu'il
ne se cache pas derrière l'argument des réfugiés
pour instiller dans de prétendues négociations de paix
un programme visant à détruire Israël de l'intérieur.
Ce ralliement public d'un Palestinien de haut rang à une approche
réaliste des rapports israélo-palestiniens a donc redonné
de l'espoir, en Israël, aux partisans de la paix.
Dans le camp palestinien, cependant, et sans doute pour des raisons
symétriques, on s'est montré nettement moins enthousiaste.
Des pétitions ont commencé à circuler, exigeant
de Yasser Arafat qu'il démette Sari Nusseibeh de ses fonctions.
Al-Awda, un organisme basé aux États-Unis et dont la vocation
est de centraliser les activités de lobbying en faveur du "droit
au retour", a rendu publique une lettre de son dirigeant, Salman
Abou Sitta, adressée le 20 octobre à Yasser Arafat. Évoquant
la promesse faite par le président de l'OLP de "combattre
sans relâche et sans compromis pour notre droit de revenir à
nos maisons et à notre pays", M. Abou Sitta lui rappelle
son retour à Gaza après l'échec des négociations
israélo-palestiniennes de Camp David, à l'été
2000: "Vous avez été reçu par notre peuple
avec de grands honneurs, parce que vous avez tenu bon face aux énormes
pressions et vous avez refusé tout compromis sur le droit au
retour, ce droit essentiel et fondamental qui est le cur de notre
conflit avec le sionisme au cours des cinquante ans qui ont suivi la
Nakba [la Catastrophe : terme utilisé par les Palestiniens pour
désigner la création de l'État d'Israël en
1948 - NDLR]." Affirmant parler au nom de "plus de 200 associations
qui, en Palestine et partout dans le monde, aspirent à défendre
le droit au retour", il proteste hautement contre les propos tenus
par Sari Nusseibeh, ajoutant une remarque qui ressemble beaucoup à
une menace de mort : "S'il avait prononcé ce discours en
arabe dans n'importe quel camp [de réfugiés], la réponse
des réfugiés envers lui aurait été rapide
et décisive".
Nullement intimidé, Sari Nusseibeh répondit le
23 octobre à ses censeurs d'Al-Awda. Le nationalisme palestinien,
expliqua-t-il en substance, doit choisir entre deux stratégies.
L'une consiste à demander le "droit au retour" de chacun
des réfugiés, et l'autre consiste à demander un
État. Après avoir soutenu la première de ces deux
positions jusqu'au milieu des années 80, il est parvenu à
la conclusion "que les deux stratégies sont incompatibles".
Il faut donc choisir. Selon lui, c'est la deuxième stratégie
qui a été choisie; encore faut-il le dire clairement.
"Si les dirigeants palestiniens se sont engagés jusqu'ici
dans une série de négociations avec Israël avec pour
objectif à la fois de créer un État et de rapatrier
plus de 4 millions de réfugiés dans l'Israël d'avant
1967, alors je souhaiterais fort en être informé (ne serait-ce
que pour ne pas nourrir d'espoirs quant à une issue positive
des négociations en cours). Si tel n'est pas le cas, ce n'est
pas avec moi que vous avez un problème, et votre appel n'est
pas destiné à la bonne adresse."
En d'autres termes, Sari Nusseibeh réaffirmait sa légitimité
au sein du camp nationaliste palestinien, et quant à la polémique
visant sa personne, il renvoyait la balle dans le camp de Yasser Arafat.
Simultanément, dans une interview donnée le 23 octobre
à l'agence Associated Press, M. Nusseibeh précisait ses
propos: les réfugiés, disait-il, doivent être intégrés
dans un futur État palestinien, "et non pas d'une manière
qui mettrait en danger l'existence de l'État d'Israël en
tant qu'État majoritairement juif". Par ailleurs, dans une
interview donnée le 11 novembre à la radio israélienne,
il s'attaquait au mythe, répandu chez les Palestiniens, consistant
à nier au peuple juif tout lien avec Jérusalem: "Il
faut reconnaître et respecter le lien existentiel des Juifs avec
Jérusalem, tout comme il faut reconnaître et respecter
les liens des musulmans et des Arabes avec Jérusalem." Au
même moment (VOA News, 14 novembre), M. Nusseibeh continuait de
dénoncer les illusions de l'Intifada: "La violence ne sert
à rien. La voie qu'il faut rechercher, c'est celle de la négociation,
de la discussion, de la parole et du dialogue."
Au nom de qui Sari Nusseibeh parle-t-il vraiment? Sa nomination
est-elle un ballon d'essai lancé par Yasser Arafat en direction
des Israéliens, ou ne serait-ce qu'un leurre destiné à
entretenir un double discours palestinien sur cette question cruciale
entre toutes? Ghassan Khatib, directeur d'un centre de sondages et d'analyses
politiques situé à Jérusalem-Est, le JMCC, et par
ailleurs militant nationaliste palestinien de longue date, est on ne
peut plus clair: dans des propos rapportés le 15 novembre par
l'agence Reuters, il explique que si l'Autorité palestinienne
avait accepté un compromis sur la question des réfugiés
il aurait été possible de parvenir à un accord
lors des négociations de Camp David. "Je ne crois pas, ajoute
M. Khatib, que l'Autorité palestinienne ait l'intention de faire
des concessions sur le droit au retour." Un proche de Yasser Arafat,
Ahmed Abdoul Rahman, confirme ce point de vue. Selon lui, M. Nusseibeh
n'a fait qu'exprimer "une opinion personnelle" qui n'engage
pas l'Autorité palestinienne. "La position officielle, dit
Ahmed Abdoul Rahman, consiste à demander le droit au retour des
réfugiés palestiniens."
Au moment où ces lignes sont écrites, Sari Nusseibeh
est toujours vivant, bien en place, et il campe sur ses positions. Quel
est son statut réel au sein de la direction palestinienne, quel
poids ont ses paroles dans le contexte politique immédiat? Il
est encore difficile de le dire. Beaucoup d'Israéliens cependant
- à commencer par le maire de Jérusalem, Ehoud Olmert
- voient en lui ce véritable partenaire palestinien auquel ils
aspirent depuis si longtemps. Quelques partisans aveugles du nationalisme
palestinien, en France ou ailleurs dans le monde, devraient écouter
ce que dit Sari Nusseibeh.
1. "Le retour de Sari Nusseibeh", L'Arche n°524-525, octobre-novembre
2001.
© 2001 L’Arche, le mensuel du judaïsme français (39 rue
Broca, 75005 Paris).
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