Chronique publiée dans
L'Arche n°526, décembre 2001


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"Qui vive" par Alain Finkielkraut

Un antisémitisme à visage absolument découvert

Nous ouvrons une nouvelle rubrique, réalisée par Ilana Cicurel en collaboration avec RCJ. Chaque mois, Alain Finkielkraut s'exprimera ici librement sur les sujets de l'actualité.

Sur la phrase "Nous sommes tous Américains", utilisée par Jean-Marie Colombani, directeur du Monde, au lendemain du 11 septembre

Je me suis reconnu dans cette phrase; j'y ai reconnu le sentiment que j'ai éprouvé devant les images des attentats de Manhattan et de Washington. Il faut s'attacher à voir ce que cette phrase a de singulier. "Nous sommes tous", c'est une formule évidemment très ancienne. Quand on dit cela, c'est en général pour affirmer une similitude au moins théorique et symbolique face à un pouvoir qui, lui, pointe une distinction et qui désigne ceux qu'il veut persécuter. "Nous sommes tous des Juifs allemands", ça veut dire: vous n'avez pas le droit de faire la distinction que vous êtes en train de faire. Au fond, le mouvement paradigmatique, c'est celui des Danois qui revêtent l'étoile jaune lorsque les Allemands veulent isoler la population juive.
Le "Nous sommes tous Américains" est d'un autre ordre puisqu'il ne s'agit pas de marquer une similitude là où un pouvoir veut forger une distinction. Au contraire, nous reconnaissons une sorte d'indistinction, nous constatons que nous sommes tous exposés à ce type de violence, qu'elle s'est adressée à l'Amérique, qu'elle s'est catapultée contre les Twin Towers, mais qu'elle aurait pu aussi bien se catapulter contre je ne sais quel immeuble ou symbole parisien, londonien ou allemand. "Nous sommes tous Américains", c'est une réponse à l'indistinction dont les terroristes eux-mêmes nous frappent.
La deuxième chose que cette phrase m'évoque, c'est un paradoxe extrêmement douloureux. L'Amérique, c'était pour tous les hommes une citoyenneté potentielle. On ne disait pas "Nous sommes tous Américains" mais "Peut-être demain, si les choses tournent mal, pourrons-nous devenir Américains". L'Amérique, c'était comme une structure d'appel face aux tragédies de l'histoire. Et voilà tout d'un coup que la tragédie rejoint l'Amérique et que nous sommes tous Américains, c'est-à-dire que nous sommes tous vulnérables, nous sommes tous potentiellement victimes de la tragédie historique. Autrement dit, aujourd'hui, il n'y a plus de terre promise. Et ça, évidemment, c'est un deuil abyssal.


Sur la recrudescence des actes antisémites, en particulier dans les quartiers à forte population d'origine maghrébine


C'est un phénomène extrêmement grave dans la mesure où il n'est pas d'ordre national. L'antisémitisme reprend du poil de la bête au niveau mondial - comme l'a montré la conférence de Durban censée réunir tous les pays du monde contre le racisme, l'intolérance et la xénophobie et consacrée presque exclusivement à la stigmatisation non seulement d'Israël mais des Juifs et de l'Occident esclavagiste. La critique d'Israël dans le monde arabo-musulman a pris depuis quelques années une tournure violemment antisémite. À travers Israël, c'est aux Juifs qu'on s'en prend, et contre Israël on recycle les pires poncifs de l'antisémitisme apocalyptique: un peuple élu qui se croit autorisé à dominer le monde, un peuple déicide qui est né pour le crime et qui refait sur les Palestiniens ce qu'il a fait sur la personne du Christ. C'est ce que disait le président Assad au pape lors de sa célèbre visite en Syrie.
Nous vivons en France les retombées et les passages à l'acte de ce discours absolument incendiaire. Et évidemment on ne peut qu'être frappé par la disproportion spécifiquement française qui consiste à pointer les actes ou les paroles antisémites lorsqu'ils viennent de l'extrême droite (ou lorsqu'on croit qu'ils viennent de l'extrême droite) et à les occulter ou à les minimiser lorsqu'ils viennent des beurs, du monde arabo-musulman.
Il faut commencer par accepter de regarder la réalité en face. Ne plus chercher d'excuse à cet antisémitisme. Ne plus donner dans ce "deux poids deux mesures" de l'antifascisme traditionnel (les fascistes sont coupables de ce qu'ils disent et font, et les autres, étant donné qu'ils sont des exclus, il y a toujours des raisons qui expliquent leur attitude). Ne pas chercher d'excuses, dire "Le roi est nu". C'est de l'antisémitisme et rien d'autre, et c'est un antisémitisme d'une gravité extrême, précisément parce qu'on ne peut pas culpabiliser ses auteurs: l'histoire de l'Europe, eux, ils s'en fichent.
On doit commencer par là. C'est la condition initiale pour que le travail d'intégration soit fait. Celui-ci ne peut pas être fondé sur l'hypocrisie ou l'occultation de l'horreur. Il faut être capable de rompre avec le discours islamo-progressiste en voie de constitution. Si on ne fait pas cela, à la sécession d'un certain nombre de beurs, protégés par le progressisme dominant, correspondra l'isolement grandissant des Juifs. Et ce sera un double coup porté à la République.


Sur deux écueils à éviter dans la lutte contre l'antisémitisme


Il y a d'abord le risque que tout cela apparaisse comme une conséquence, une retombée malheureuse du conflit israélo-palestinien en France, et surtout comme un problème intercommunautaire. C'est la menace de la logique multiculturaliste. L'antisémitisme est un problème universel. L'antisémitisme vise la République.
Je pense très souvent en ce moment à un texte absolument admirable que j'avais lu dans la revue Les Annales. C'était le journal du père de Pierre Vidal-Naquet, confronté à l'Occupation avant sa déportation à Auschwitz. Il doit porter l'étoile jaune, et il dit ceci: "Je ressens comme Français l'injure qui m'est faite comme Juif". L'antisémitisme, les sifflets de la Marseillaise au Stade de France, les agressions contre les pompiers et les policiers, etc., c'est une sécession globale et c'est un défi à la République française.
Le deuxième écueil, qui est plutôt une sorte de tentation, serait de penser que puisqu'Israël est attaqué sur un mode antisémite alors Israël devient forcément incritiquable. Nous pourrions être tentés de nous prévaloir d'une critique ignoble pour interdire la critique. Je crois qu'il faut raisonner autrement. Il faut refuser, de la manière la plus claire, de pactiser avec ce discours, afin de libérer demain un espace pour la politique. Il faut que la politique reprenne ses droits - c'est-à-dire la négociation, le compromis qui exigera évidemment des sacrifices d'Israël, le démantèlement d'un certain nombre de colonies et le regroupement des colons sur la base de ce qui avait été discuté et négocié à Camp David. À tout cela il faut nous préparer aussi.


Sur l'actualité des analyses développées dans La réprobation d'Israël (Denoël), livre paru en 1983 où était dénoncée une nouvelle figure de l'antisémitisme qui prenait le visage de l'antisionisme


Dans ce livre, que j'ai écrit au moment de l'invasion israélienne du Liban, je plaidais pour une critique rationnelle d'Israël. J'opposais la critique d'une politique à cette réprobation un peu délirante. Mais il y avait encore à cette époque des précautions de langage. Il y avait certes des métaphores, des comparaisons obsessionnelles avec le comportement des nazis, qui étaient déjà à vomir. Mais, aujourd'hui, c'est comme si les Palestiniens disparaissaient, se laissaient engloutir dans le monde islamique et c'est comme si, en retour, ils avaient en face d'eux non pas des Israéliens mais les Juifs en général. Ben Laden dit: "les Juifs"; tout le monde dit: "les Juifs". C'est un antisémitisme à visage absolument découvert, sans la moindre précaution. Nous sommes au-delà de la honteuse résolution de l'ONU qui assimilait le sionisme au racisme. On a franchi un cran supplémentaire, j'en suis absolument convaincu.


Sur l'article de Barbara Spinelli "Le judaïsme sans mea culpa" publié par La Stampa (dans cet article, qui a provoqué une vive polémique en Italie, l'auteur appelle les Israéliens et les Juifs à faire acte de repentance envers les Palestiniens et l'Islam, présentant Israël comme le seul pays qui continue, après le 11 septembre, d'être convaincu de son invulnérabilité)


Avec cet article de Barbara Spinelli - qui a une grande autorité morale en Italie et hors d'Italie, qui a participé à certains des grands combats de la gauche antitotalitaire - se ferme la boucle ouverte le 7 décembre 1970 par le chancelier Willy Brandt, en visite officielle en Pologne, quand il s'est agenouillé devant le monument du ghetto de Varsovie. La repentance commence là; elle va, de 1970 à nos jours, s'approfondir en Allemagne et s'élargir à d'autres pays. On est allé de repentance en repentance. La France l'a fait au travers du discours de Jacques Chirac sur Vichy peu après son intronisation, puis avec le procès Papon. L'Église l'a fait. On pouvait s'en féliciter, penser que cette attitude était légitime et qu'elle prouvait une certaine maturité de la part des grandes nations européennes.

J'ai commencé à m'en méfier lorsque j'ai vu un certain nombre d'Allemands se mettre à faire la leçon et à dire: il est temps pour toutes les nations de prendre un virage post-national, et le meilleur moyen de prendre ce virage c'est justement d'introduire une distance avec leur passé criminel. L'Allemagne s'est à nouveau retrouvée en situation d'impérialisme moral. Alors, déjà, ce tournant commençait à m'agacer. Mais je ne pensais pas que les choses pourraient aboutir là où elles ont finalement abouti, c'est-à-dire aux propos de Barbara Spinelli qui, contemplant l'admirable spectacle de la repentance, se dit que tous les peuples font leur mea culpa, s'agenouillent comme Willy Brandt, et que les seuls à ne pas s'agenouiller sont les Israéliens. Ce ne sont donc peut-être pas les nouveaux nazis de l'histoire, mais ils constituent le peuple le plus dangereux puisqu'il est invulnérable à la mauvaise conscience. L'autre ne s'insinue pas en lui. Il déploie son être dans toute sa spontanéité glorieuse et impérialiste.
C'est là que le cœur se serre, parce qu'on se dit qu'on a brandi le "devoir de mémoire" - c'était cela, le sens de la repentance - pour condamner l'antisémitisme partout où il se manifestait. Or, au bout du "devoir de mémoire", qu'est-ce que l'on trouve? La haine des Juifs, coupables, eux, de ne pas avoir su produire un "devoir de mémoire " correct et acceptable. C'est un paradoxe stupéfiant et même insoutenable.

On s'est longtemps dit: il y a le devoir de mémoire d'un côté, et de l'autre l'oubli qui peut mener à la haine. Eh bien, maintenant, il faut penser ensemble le devoir de mémoire et la montée de la haine. Plus la mémoire sera présente, plus les Juifs risquent d'être accusés de ne pas être des gens aussi bien que les Allemands qui ont su faire vis-à-vis des Juifs ce que les Juifs ne savent pas faire vis-à-vis des Palestiniens.

Nous sommes évidemment en plein délire. Ce délire consiste à faire croire que les Israéliens - qui ont certes des choses à se reprocher vis-à-vis des Palestiniens - se sentent invulnérables et que c'est le seul peuple de la terre à continuer de se sentir invulnérable après le 11 septembre. En fait, c'est tout le contraire: après les attentats, ce sont les Américains qui se sont sentis israéliens. La vulnérabilité des Américains, c'est le quotidien d'Israël.

Cela n'excuse pas la politique d'Israël. Une critique d'Israël peut même être menée à partir de là: un peuple qui a peur n'est peut-être pas disposé aux concessions indispensables et ne saura peut-être pas saisir, lorsqu'elle se présentera, l'occasion de la paix, parce que la paix comporte des risques et que, quand on est assiégés, on n'a pas toujours le cœur de prendre les risques nécessaires à la paix.

Je ne plaide donc pas pour l'innocence d'Israël mais je trouve cette critique totalement déplacée. Et je me dis que cela résulte, justement, de cette ébriété de la mémoire. Voici des gens ivres de mémoire et voilà sur quoi débouche cette ivresse.


Sur l'article de la journaliste Sara Daniel dans Le Nouvel Observateur (selon cet article, consacré principalement aux "crimes d'honneur" commis contre les femmes arabes, des soldats israéliens auraient violé des femmes palestiniennes en sachant que cela entraînerait leur assassinat par leurs propres familles)


On a du mal à penser que cette assertion résulte d'une erreur technique. Elle s'intègre dans un raisonnement. Il ne s'agit pas de chercher noise au Nouvel Observateur. Simplement, il y a là quelque chose de très révélateur. Vous avez un article consacré à certains des aspects les plus effrayants de l'Islam et de l'islamisme. En Occident, on a du mal à adopter, vis-à-vis d'une civilisation étrangère, une attitude critique. On ne veut surtout pas avoir l'air arrogant ou condescendant. La honte du colonialisme continue de peser sur notre compréhension du monde. Il devient par conséquent quasiment obligatoire, comme s'il s'agissait de soulager sa mauvaise conscience, d'introduire Israël dans une affaire où Israël n'a rien à voir. Même quand on parle des crimes d'honneur en Islam, les plus coupables de tous, ce sont les Israéliens.
Il faut être très attentifs car cela devient un sport à la mode, un réflexe conditionné. Le 11 septembre, la cause, l'origine, c'est Israël. Et si la cause, c'est Israël, le responsable c'est Israël.
Ici, à qui profitent les crimes d'honneur? Presque à Israël, puisque les Israéliens sont accusés par une rumeur de violer des femmes palestiniennes en sachant qu'elles seront tuées. Donc, ils pratiquent un crime contre l'humanité. Un crime plus grave qu'une vieille et horrible coutume dont ces gens n'arrivent pas à se défaire. Un crime commis de sang-froid par des Occidentaux bercés par les droits de l'homme et qui n'ont donc aucune excuse culturelle à faire valoir.
Il y a là une tentation de toujours désigner Israël comme cause de tous les maux. Cette tentation peut renforcer notre sentiment paranoïaque. Et j'ai envie de supplier tous ces gens qui ne prient que pour que justice soit faite aux Palestiniens: si vous nous rendez paranoïaques, il n'y aura de justice pour personne.

par Alain Finkielkraut