Article extrait du dossier publié dans
L'Arche n° 524-525, octobre-novembre 2001
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Les passeurs de haine
par Meïr Waintrater
Peut-on déplorer les attentats-suicides à New York
et Washington sans
condamner les attentats-suicides à Tel-Aviv et Jérusalem?
Dans la gigantesque foire aux idées reçues
qui s'est ouverte après les attentats du 11 septembre, nous voyons
circuler des marchandises avariées que l'on tente - avec succès
parfois - de recycler en produits du dernier cri. Ainsi, cet argument
selon lequel les attentats islamistes exprimeraient la frustration des
musulmans face à la politique américano-israélienne
au Proche-Orient. Le terrorisme, nous explique-t-on gravement, est l'arme
des faibles; afin d'y mettre un terme, il faut réparer les injustices
commises envers les peuples du Sud, et d'abord envers les Palestiniens.
Israël, victime du terrorisme depuis des décennies, est
ainsi transformé en coupable. Coupable non seulement du mal qui
le frappe mais du mal qui frappe les autres. Chargeons Israël de
tous les péchés, puis condamnons-le à mort afin
que son châtiment nous serve de rédemption.
L'argument n'est pas seulement odieux; il est dépourvu de tout
fondement. Il existe un lien entre le conflit israélo-palestinien
et la vague de terrorisme qui menace l'Occident, mais ce lien n'est
pas celui que l'on croit. Si les Ben Laden ont conçu une telle
haine d'Israël, ce n'est pas à cause du conflit qui déchire
le Proche-Orient. Bien au contraire, le conflit proche-oriental est
nourri de la haine que les islamistes éprouvent envers "les
Juifs et les Croisés".
Selon les informations dont nous disposons actuellement, la préparation
matérielle des attentats du 11 septembre a été
entreprise au printemps 2000. À ce moment, le monde entier s'attendait
à une percée définitive dans le dialogue israélo-palestinien.
Les propositions à l'ordre du jour assuraient aux Palestiniens
un État indépendant, avec Jérusalem pour capitale.
C'est alors que l'islamiste égyptien Mohammed Atta partit pour
les États-Unis afin de prendre des cours de pilotage.
Le projet d'un État palestinien cohabitant pacifiquement avec
l'État d'Israël n'a pas été entériné,
comme il était prévu, à l'été 2000
- principalement en raison de l'obstructionnisme de Yasser Arafat lors
des négociations de Camp David. Mais ce n'est pas l'échec
de Camp David qui a suscité la colère des terroristes.
Ils auraient été bien plus outrés si ce projet
avait réussi. Car l'idée même d'une coexistence
pacifique avec l'État juif leur est odieuse. Toute avancée
du processus de paix est anathème à leurs yeux. On a déjà
oublié (les peuples, les hommes politiques et les journalistes
ont la mémoire courte) que le terrorisme du Hamas et du Djihad
islamique s'est déchaîné dès le lendemain
des accords d'Oslo de 1993. Non pas pour obtenir davantage de concessions
de la part d'Israël, mais parce que les concessions déjà
faites annonçaient une éventuelle réconciliation
israélo-arabe et que celle-ci était pour eux un risque
majeur.
Il n'en découle pas qu'il faille renoncer au rêve d'une
paix entre Juifs et Arabes, entre Israéliens et Palestiniens.
L'engrenage de la violence, outre qu'il réalise les rêves
odieux des islamistes, prolonge les souffrances des peuples. Y mettre
un terme est une nécessité absolue, même si le calendrier
et les conditions d'un règlement du conflit sont moins simples
qu'on ne le croit parfois. S'imaginer pour autant que là serait
le nud du problème, c'est se méprendre gravement
sur la nature du terrorisme islamiste. À son adversaire il reproche
non ses actions mais sa nature profonde. Il ne rejette rien autant que
la coexistence, la fraternité et le dialogue.
Tel est le lien qui unit les islamistes saoudiens et palestiniens, afghans
et libanais. Ce n'est pas une coalition des opprimés, c'est une
alliance de la haine. Une haine sans limites, assassine et suicidaire
à la fois; une haine de l'autre pour la seule raison qu'il est
autre. Lisez la fatwa lancée en 1998 par Ben Laden contre les
Juifs et les Croisés, lisez les discours "antisionistes"
des islamistes palestiniens: c'est le même appareil conceptuel,
et le même langage. Anti-intellectualisme dissimulé sous
un fatras pseudo-théologique. Obsession de la différence.
Fascination de la mort. Refus de reconnaître notre humanité
commune, peut-être parce que cette reconnaissance dévoilerait
une faille identitaire. Il y a là toutes les caractéristiques
d'un comportement sectaire - au sens le plus sinistre et, potentiellement,
le plus meurtrier du terme.
Les sectes pullulent sur la planète. Elles se développent
souvent sur un fond de détresse individuelle ou collective, exprimant
des besoins réels qui sont grotesquement travestis et cyniquement
exploités. Elles manipulent les hommes, elles violent les consciences,
elles fabriquent des pantins disposés à tuer ou être
tués. L'islamisme qui a donné naissance aux terrorismes
actuels est une secte de cet ordre. Avec une particularité: il
est en prise directe avec une tradition religieuse partagée par
plus d'un milliard d'hommes.
Est-ce que les terroristes islamistes parlent au nom de tous les musulmans,
de tous les Arabes, de tous les Palestiniens? Certainement pas. Mais
c'est aux musulmans, aux Arabes, aux Palestiniens qu'il incombe de le
faire savoir. À cet égard, les musulmans vivant en Occident
ont une responsabilité particulière, car bien que très
minoritaires dans l'Oumma planétaire ils peuvent transmettre
à leurs frères une découverte merveilleuse et dérangeante:
celle de l'Autre, un Autre non pas soumis mais égal, un Autre
que l'on apprend à respecter non pas malgré sa différence
mais à cause d'elle. Encore faut-il que nos concitoyens musulmans
soient prêts à cette révolution copernicienne, et
que ceux qui sont les plus proches d'eux les encouragent dans cette
voie.
Pour l'heure, on en est aux discours lénifiants consistant à
distinguer l'islam de l'islamisme, et les musulmans de Ben Laden. S'il
s'agit de prévenir par là une exploitation raciste de
l'indignation soulevée par les attentats, et d'éviter
que les musulmans en soient collectivement tenus pour coupables, l'intention
est louable et l'on ne peut que s'y rallier. Les bons sentiments, cependant,
ne remplacent pas une analyse en profondeur. Il ne suffit pas de souligner
- à juste titre - qu'on ne saurait imputer à une communauté
la faute de quelques-uns. Encore faut-il montrer sur quels points précis
les musulmans se séparent de Ben Laden.
Ici intervient l'épreuve de la réalité. Déplorer,
comme on l'a fait, les attentats-suicides aux États-Unis sans
condamner les attentats-suicides en Israël, dénoncer un
terrorisme tout en évitant d'en désavouer un autre, cela
témoigne non pas d'une position éthique mais d'une conscience
à géométrie variable. Lorsque j'entends des hommes
s'élever contre les attentats du 11 septembre au motif que ceux-ci
ont frappé "des victimes innocentes", je me souviens
d'une phrase malheureuse d'un premier ministre français, où
cette même formule était appliquée aux victimes
non-juives de l'attentat contre la synagogue de la rue Copernic; et,
dans un cas comme dans l'autre, je ne puis qu'être effaré.
Les victimes de la discothèque de Tel-Aviv ou de la pizzeria
de Jérusalem, pour ne citer qu'elles, étaient-elles si
peu "innocentes"? Leur assassinat avait-il des justifications
que n'ont pas les attentats du World Trade Center?
L'apaisement ne viendra que le jour où des intellectuels arabes
et musulmans en grand nombre s'élèveront contre la pulsion
de mort qui fait tant de ravages dans leur civilisation. Tuer des Juifs
en Israël, des chrétiens au Soudan ou des musulmans en Algérie,
tout cela participe d'une même vision criminelle. L'idéologie
qui inspire et glorifie de tels crimes doit être condamnée,
d'un bloc et sans faux-fuyants. Faire "le choix de la vie",
comme nous le demande un texte fondateur non seulement du judaïsme
mais, à travers lui, de l'ensemble des monothéismes, c'est
respecter, au nom d'un même principe, sa propre existence et celle
d'autrui: exactement l'opposé des idéologies qui inspirent
les attentats-suicides.
Je ne sais combien de musulmans, d'Arabes ou de Palestiniens ont en
ce moment le désir - et le courage - de prononcer sur ce sujet
les paroles nécessaires. Je crains qu'un mélange d'opportunisme
politique et de prudence personnelle n'entretienne, longtemps encore,
des attitudes ambiguës. Je discerne une émotion de circonstance
devant des excès comme les attentats du 11 septembre, allant
de pair avec une trouble compréhension envers d'autres horreurs.
Il se trouve aujourd'hui, en France, des gens pour accepter ce double
langage, voire pour l'encourager. Ceux-là ne sont pas nécessairement
arabes ou musulmans; souvent, ils ne le sont pas. Leur responsabilité
n'en est que plus grande. Par fidélité à des choix
idéologiques, ou pour assouvir d'obscures passions privées,
ils alimentent un discours où la diabolisation d'Israël
sert de justification aux pires atrocités.
Dans le flot de haine meurtrière qui déferle ainsi sur
le monde, la faute n'incombe pas aux seuls intoxiqués. Elle ne
se limite pas non plus aux "gros bonnets" de cette industrie.
Car il n'y a pas de drogue sans dealers. La haine aussi a ses trafiquants,
ses passeurs et ses pousse-au-crime. En échange de quelques bénéfices
secondaires, ils procurent l'emballage idéologique qui permet
à la marchandise de circuler librement. Les passeurs de haine
sont parmi nous.