Extrait dun article publié dans
LArche n° 515 de janvier 2001
Élie Barnavi :
« Le problème des relations franco-israéliennes, cest quil y a beaucoup trop de passion et pas assez de raison »
Un entretien avec le nouvel ambassadeur dIsraël à ParisVous arrivez à Paris à un moment où le public est complètement désorienté,
aussi bien par la politique intérieure dIsraël que par ce qui se passe dans lensemble de la région. Comment voyez-vous lavenir proche ?
Nous vivons en Israël avec une constitution bizarre, très complexe et je lai toujours dit mal faite. Nous avons un système électoral qui nest pas bon. Nous avons une Knesset complètement éclatée, où les intérêts sectoriels lemportent sur lintérêt général. Dans ces circonstances, un pronostic de ma part naurait pas de sens. Pas seulement parce que je suis tenu au devoir de réserve. Même off the record, je ne saurais que vous dire. Tout ce que je sais, cest que la situation en Israël est extrêmement fluide.
Cest vrai aussi autour de nous. Il faut considérer le Proche-Orient avec inquiétude, parce quil est imprévisible. Une génération de jeunes responsables a remplacé lancienne génération. Les anciens, on les connaissait bien, on connaissait leurs vertus et leurs vices, on savait comment vivre avec eux. Les seuls qui restent de cette génération sont Moubarak et Arafat. Les autres ont disparu : le roi de Jordanie, le président syrien, le roi du Maroc Une nouvelle génération arrive ; je ne veux pas préjuger de sa politique future, mais elle a visiblement du mal à asseoir son pouvoir.
Tout cela ne constitue pas lenvironnement le plus propice pour arriver à une paix solide avec les Palestiniens. Cest pourtant avec cet environnement-là quil faudra y aboutir.Vous avez entretenu, dans le passé, des dialogues intellectuels avec des Palestiniens ; vont-ils se poursuivre dans vos nouvelles fonctions ?
Bien entendu. Des dialogues intellectuels, et des dialogues politiques aussi. La première à me féliciter de ma nomination, avant même mon arrivée à Paris, cétait Leila Chahid. Et je compte bien poursuivre avec elle, avec les autres Palestiniens avec tous ceux qui le voudront , un dialogue qui na jamais été vraiment interrompu. Ils devront entendre, comme ils lont toujours entendu, un discours qui est parfois désagréable. Mais ils sauront lentendre, parce que ce discours nest jamais hostile.
Sur les derniers événements, depuis fin septembre, jai un avis très tranché. Je crois que, si parfois la violence est accoucheuse dhistoire, dans ce cas précis elle est désastreuse. Cela, je le dirai autant de fois que je le pourrai. Ils devront lentendre sils veulent parler avec moi. Et je crois quils voudront parler avec moi. Ce dialogue doit se poursuivre, dans lintérêt de tous.
Le dialogue nest pas devenu plus facile. Le fossé sest creusé un peu plus. Mais léquation proche-orientale reste désespérément la même. Il y a une logique de fer, qui était là dès le début de limplantation sioniste en terre dIsraël. David Ben Gourion la définissait, il y a soixante-dix ans déjà, en disant : « Eux et nous, nous voulons la même chose ». Il y a un conflit au sujet dune même terre, et il a toujours été évident pour tout le monde quil faudrait arriver à une forme de compromis. Cela ne changera pas. Ce qui risque de changer, et qui me fait le plus peur, cest la rechute dans un discours de conflit religieux. Pour dire les choses brutalement, ce qui me fait peur cest lislamisation du conflit. Cest un danger que nous sentons poindre depuis une vingtaine dannées déjà, et qui risque de saccélérer. Ce nest pas pour rien quArafat a appelé ce soulèvement « lIntifada dAl-Aqsa ». Lorsque tout se concentre sur ce lieu hautement symbolique, qui est un lieu religieux, cest un retour à une logique de religion. En ce moment, une course est engagée pour aboutir à un accord avant quil ne soit trop tard, avant que lintégrisme (cest-à-dire la religion faite politique) ne provoque une flambée beaucoup plus grave que celle que nous connaissons aujourdhui. Le règlement du conflit peut reposer sur laccord qui se dessinait [lété dernier] à Camp David, ou sur un autre ; toujours est-il quil faut un compromis territorial avec lequel les deux parties puissent vivre.Nous ne reviendrons pas ici sur les incompréhensions qui ont caractérisé les rapports franco-israéliens dans la période récente, notamment durant la première quinzaine doctobre. Mais avez-vous le sentiment que la diplomatie française voit les choses de manière, disons, plus positive ?
Je ne suis pas là pour distribuer les bons et les mauvais points. Je ne suis pas là pour tendre les relations, je suis plutôt là pour les normaliser. Je dis sans arrêt, à qui veut bien lentendre, que le problème des relations franco-israéliennes cest quil y a beaucoup trop de passion et pas assez de raison. Cest quelque chose que nous ne connaissons quavec la France.
Nous avons eu avec la France des relations exceptionnelles dans les annales internationales, une espèce de symbiose ; et puis il y a eu un désamour et un divorce brutal. Ce double phénomène fait que nous sommes incapables de nouer avec la France des relations normales comme celles que nous devrions avoir avec un grand pays comme celles que nous avons avec la Grande-Bretagne, avec lItalie, avec lEspagne et même avec lAllemagne. Avec la France, on est tout de suite dans un registre passionnel.
En fait, je crois que les relations sont bien meilleures que le sentiment que les gens en ont. Lorsque vous interrogez des Israéliens qui travaillent avec la France, que ce soit dans lindustrie, le commerce, les armées ou les industries militaires, il y a des coopérations à tous les niveaux, y compris au niveau politique. Mais limpression que les gens en ont, cest que ça va très mal. Or ce nest pas le cas. Il y a des hauts et des bas, qui sont dus aux aléas de la politique proche-orientale : on a connu une formidable embellie après larrivée de Barak aux affaires, puis une chute à cause des événements récents, et il y aura forcément une embellie demain. Je naccorderai pas une importance démesurée aux malentendus entre deux pays qui restent fondamentalement des puissances amies.
Je constate que lopinion publique est plutôt favorable à Israël. Je constate que la presse écrite, dans son ensemble, nest pas hostile à Israël, y compris dans ces moments pénibles. Il y a la télévision ; mais la télévision nest pas là pour nous informer, elle est là pour nous amuser.Si je vous demandais de résumer en quelques mots votre message aux Juifs de France, que diriez-vous ?
Je dirais aux Juifs de France quils ont une communauté nombreuse et surtout extraordinairement plurielle, avec des courants politiques, religieux et philosophiques foisonnants.
Jai pour cette communauté une très vieille sympathie. Je la connais, me semble-t-il, assez bien, et je la connaîtrai encore mieux car jai lintention de la parcourir en tous sens, systématiquement.
En même temps, je demande lindulgence. Je ne pourrai pas épouser toutes les nuances des idées et des idéologies qui traversent cette immense communauté. Cela nest pas possible. De même que jadmets, en démocrate que je suis, que chacun ait ses idées (sauf des idées qui ne méritent pas le respect, mais qui sont ultra-minoritaires), je leur demande de comprendre que je ne suis quun homme et que, tout représentant de mon pays que je sois, jai mes idées. Ces idées, je nai pas envie de les mettre dans ma poche. Je souhaite quils macceptent comme un homme dune certaine intégrité intellectuelle, prêt au dialogue et à la conviction mutuelle.
Voilà mon message. Cest un message douverture, de sympathie, je dirai même damour. Cette communauté est une partie significative de mon peuple : la deuxième communauté juive au monde en dehors dIsraël. Je suis là pour entamer avec elle un dialogue étroit et fructueux.