Article publié dans le dossier
" Le scandale permanent de la pauvreté "
L'Arche n°514, décembre 2000

Serge Paugam : " La personne a besoin d'être reconnue à long terme dans une relation d'échange "

Qu'est-ce qu'un pauvre ?
La pauvreté n'a pas le même sens dans nos différentes sociétés. Être pauvre en France, au Brésil, en Israël ou aux États-Unis ne renvoie pas à la même réalité. À un moment donné, dans une société donnée, on va définir la pauvreté d'une certaine manière. On va, en quelque sorte, lui donner un statut. Cette démarche contribue à donner aux pauvres une représentation d'eux-mêmes, dès lors qu'ils seront désignés comme tels dans cette société.
C'est pourquoi il importe de prendre en compte la variation des différentes représentations et identités du pauvre. On pourrait par exemple se demander quel est le sens de la pauvreté dans un pays où la grande majorité de la population vit en dessous du minimum vital. Les pauvres d'un tel pays n'ont pas, même s'ils sont pauvres économiquement, une identité sociale de pauvres. La situation est totalement différente dans une société riche. Dans nos sociétés européennes, par exemple, être pauvre, c'est être muni d'un statut social de pauvre. C'est être nommé comme une personne différente de la grande majorité de la population.

Peut-on considérer qu'aujourd'hui, en France, les pauvres constituent une catégorie économique et sociale clairement définie ?
Oui, certainement. Mais une réflexion préalable s'impose. Qu'est-ce qui va donner un statut social particulier aux pauvres ? Qu'est-ce qui va nous permettre de dire qu'une personne est pauvre, et rien que pauvre ?
Si l'on prend l'exemple d'une personne qui est artiste ou commerçante, et qui connaît des difficultés économiques momentanées, socialement on ne la définira pas comme un pauvre. On dira d'elle, naturellement, qu'elle est artiste ou commerçante. Ce qui me semble important, d'un point de vue social, c'est de définir la limite à partir de laquelle on désigne une personne comme n'étant rien que pauvre, où il devient impossible de trouver une autre expression que " pauvre " pour la reconnaître dans la société. Les sociologues estiment que, dans les sociétés modernes, ce sont les politiques d'assistance qui donnent un statut social particulier à une frange de la population. Être pauvre, c'est être dépendant des autres, c'est voir son statut défini en fonction de la somme reçue régulièrement pour pouvoir vivre. En fait, la condition d'" assisté " donne un statut social à la pauvreté. En France, la catégorie des pauvres sans doute la plus visible socialement est celle des allocataires du Revenu Minimum d'Insertion (RMI). Cette catégorie n'est pas à proprement parler homogène puisqu'elle est constituée de jeunes et de vieux, de personnes cultivées et d'autres qui ne savent ni lire ni écrire ; mais, pour la société dans son ensemble, elle représente une catégorie précise. Elle est quantifiable. On parle même de " Rmistes ". De plus, parce qu'on a mis en place une politique sociale spécifique depuis 1988, on sait comment elle a évolué statistiquement et démographiquement. Cette catégorie de l'assistance n'est pas la seule. Mais elle attire l'attention parce qu'il s'agit en quelque sorte du dernier filet de sécurité et parce qu'elle concerne encore un million d'allocataires en France.

Paradoxalement, les aides qui sont consenties ne permettent pas aux allocataires de vivre décemment dans des villes comme Paris, Marseille, Lyon ou Strasbourg.
Il faut se rappeler les débats parlementaires de l'époque. Le législateur n'a pas considéré que les allocataires du RMI pourraient rester longtemps dans cette situation. Il s'agissait d'une situation transitoire, donc d'une aide transitoire. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle on n'a pas décidé d'un montant élevé à ce revenu minimum. Par contre, le législateur a souhaité que cette aide soit associée à une politique d'insertion, avec contrat à l'appui. Mais ne nous leurrons pas : il est clair qu'on a toujours fait en sorte que les pauvres soient dans une situation globalement dévalorisée, que leur statut social d'allocataire soit infériorisé.

On parle depuis une quinzaine d'années de " nouvelle pauvreté ". De quoi s'agit-il précisément ?
La nouvelle pauvreté est en grande partie liée à la dégradation du marché de l'emploi. On a commencé d'en parler au milieu des années quatre-vingt. On s'est alors rendu compte qu'une grande partie des chômeurs avaient perdu leurs droits et se retrouvaient soudainement sans ressources. Il n'était plus question de personnes exerçant des métiers éprouvants physiquement, comme cela était le cas lorsque, dans les siècles passés, on évoquait la " pauvreté laborieuse ". Il s'agissait là d'un phénomène directement lié au manque d'emploi. À cette dégradation du marché de l'emploi se sont ajoutés des facteurs qui, peu à peu, ont conduit à des ruptures sociales.

La création d'aides nouvelles, comme le RMI, n'est-elle pas en définitive un constat d'échec des politiques sociales précédemment conduites ?
Vous avez raison. Si l'on peut concevoir que, dans une société comme la nôtre, il y ait à un moment donné des restructurations industrielles et donc des personnes qui se retrouvent sans emploi, il est plus difficilement compréhensible d'y voir s'installer le chômage de longue durée. Une société qui traiterait normalement ses pauvres ne laisserait pas les chômeurs perdre progressivement leurs droits et cumuler handicap sur handicap. Dans certains pays, en particulier dans les pays scandinaves, le chômage de longue durée n'existe pas. Il y a en France un mode de régulation qui conduit, en quelque sorte, à se débarrasser des moins qualifiés en les refoulant du marché de l'emploi ou en leur offrant de très faibles possibilités d'intégration professionnelle.

Peut-on en conclure que notre société ne permet pas réellement aux plus pauvres de s'en sortir ?
Je crois, effectivement, que beaucoup reste à faire en termes d'emploi, de formation et de qualification. Avec des politiques plus nettement préventives, il serait possible d'atteindre de meilleurs résultats pour la cohésion sociale dans notre pays.

La politique sociale ne présente-t-elle pas le risque de détruire, ou en tout cas d'amoindrir, ce que nous pourrions appeler les solutions basées sur les solidarités familiales ou communautaires ?
La solidarité familiale existe toujours, tout comme la solidarité communautaire. On a fait beaucoup de recherches sur ce thème passionnant des solidarités familiales. Autrefois, elles étaient plus importantes, en particulier lorsque la société était moins développée économiquement, lorsque l'individualisme était moins généralisé. Aujourd'hui, on remarque que les chômeurs de longue durée sont moins soutenus par leur famille que des chômeurs de courte durée. La logique voudrait pourtant le contraire, puisque les chômeurs de longue durée sont moins aidés par le système d'indemnisation du chômage. En réalité, on peut observer que les chômeurs de longue durée éprouvent plus de difficulté que les autres à accepter d'être aidés par leur famille. Moralement, ils supportent mal d'être dépendants de leur famille, en situation d'échec. On vérifie également le malaise de ceux qui donnent lorsqu'ils constatent que la personne qui reçoit leur aide ne s'en sort pas. Les solidarités familiales, aujourd'hui en France, correspondent davantage à un système de coup de pouce ponctuel qu'à une prise en charge durable. C'est une constatation française. Si vous prenez l'Italie du Sud, des régions rurales en Espagne, au Portugal et en Grèce, les solidarités familiales sont plus développées que ce n'est le cas chez nous.

Qu'en est-il de l'aide communautaire ?
J'aurais tendance à dire qu'elle est un peu différente à partir du moment où, dans la communauté, on traite la personne en difficulté comme un membre à part entière. Je crois que, quelle que soit l'aide, à partir du moment où elle est donnée dans un sens unique, sans échange, sans réciprocité, il y a dévalorisation de la personne. Il y a atteinte à la dignité.
Ce qui se passe dans les communautés, c'est que les aides sont souvent données dans le cadre d'un cycle d'échange impliquant l'autre non pas comme une personne dépendante mais comme un membre susceptible de " rendre " plus encore, d'apporter aussi quelque chose. C'est précisément ce que l'on n'arrive pas à très bien instaurer dans le mécanisme de solidarité publique. L'État, les collectivités locales, les institutions d'action sociale ont essayé d'introduire de la réciprocité, mais c'est beaucoup moins évident que dans le cadre d'une relation communautaire, parce que l'esprit communautaire est fondé sur l'idée de l'égale dignité de tous.

Toujours dans ce cadre communautaire, ne pensez-vous pas que les aides non organisées, non centralisées, sporadiques peuvent constituer un danger, incarner le principe même de la fausse bonne idée ?
Si l'objet est de donner à la personne le plus de dignité possible, il ne faut pas la mettre en situation d'attente ni de dépendance. En fait, comme je vous le disais, la personne a besoin d'être reconnue à long terme dans une relation d'échange. L'aide sporadique n'est en ce sens pas satisfaisante. La centralisation et l'organisation du don peuvent par contre permettre une certaine pérennité de la solidarité dans cet esprit d'échange et de réciprocité.

L'unilatéralité des aides nationales peut-elle conduire à l'inactivité et au risque de marginalisation ?
Dans la phase de dépendance, on constate par exemple que la personne se place dans une situation de non-possibilité de participer à un échange. Elle reçoit, mais est dans une situation si basse socialement qu'on a oublié de lui demander quoi que ce soit : on ne pense plus à la faire participer à des activités ou à des cercles de sociabilité. Elle se sent donc exclue, en dehors de tout. On a pourtant essayé, à travers les contrats d'insertion, de favoriser des engagements réciproques de la collectivité et de l'allocataire pour éviter ce sentiment d'assistance qui nie la dignité de la personne. Le constat est qu'on a peut-être un peu négligé le contenu lui-même de ce contrat d'insertion.

Les personnes assistées ont-elles toujours du mal à accepter les aides qui leur sont données ?
On est dévalorisé quand on reçoit une aide durable, tout simplement parce qu'on change de statut. Vous prenez une personne qui a perdu son emploi, qui a épuisé ses droits, qui doit s'adresser à un service social pour être prise en charge : il y a là manifestation de son infériorité. Cette personne éprouve alors le sentiment de rendre visible sa faiblesse, d'accepter en quelque sorte d'être traitée comme une personne différente, ayant abdiqué. Il s'agit d'une épreuve qui consiste à accepter d'être en situation d'échec et de voir cet échec reconnu par tous. C'est une épreuve très humiliante, au moins au début, parce qu'il y a, bien sûr, ensuite un processus d'adaptation à la fréquentation des services d'action sociale.

Vous avez isolé trois types de population : les fragiles, les assistés et les marginaux. À la lecture de vos travaux, il apparaît que ces trois types ne sont en fait que la transformation d'un seul : le fragile est un marginal en puissance.
Ces trois types correspondent à des phases différentes d'un processus que j'appelle le processus de disqualification sociale. Je ne dis pas qu'il correspond à la trajectoire de tous les pauvres, mais il y a là un mécanisme qui fonctionne en spirale. Les personnes cumulent de plus en plus de handicaps à partir du moment où elles sont refoulées du marché de l'emploi ou maintenues en situation de précarité professionnelle. Soit elles perdent leur logement, soit elles connaissent une crise affective qui renforce leur isolement, et souvent c'est l'un puis l'autre. L'identité de la personne concernée est remise en question, l'image négative d'elle-même s'impose progressivement et affecte ses rapports avec autrui.
Comme vous l'avez dit, il y a effectivement trois phases que j'ai étudiées longuement dans mes travaux de recherche : la fragilité, la dépendance puis la rupture. La phase de fragilité correspond à l'entrée dans le processus. Les " fragiles " sont ceux qui sont obligés de s'adresser aux services sociaux pour pouvoir vivre. La fragilité renvoie donc à une période d'instabilité dans l'existence, une période d'humiliation très grande. À la suite de cette phase de fragilité, on voit rapidement s'instaurer une phase de dépendance. La personne entre dans une carrière morale de l'assistance. Ses relations avec les services sociaux vont se contractualiser progressivement, devenir plus régulières. À ce stade, la personne abdique d'une certaine manière, et renonce plus ou moins à trouver rapidement une situation de stabilité sur le marché de l'emploi. La phase de la rupture est celle où les cumuls de handicaps sont beaucoup plus nets. La personne entre parfois en situation de conflit avec les services sociaux, ne parvient plus à se faire comprendre, perd tous les liens qui la rattachent encore à la collectivité. Par rupture, il faut entendre rupture avec les institutions, avec la famille, avec des cercles de sociabilité. À ce cumul de handicaps se surajoutent des problèmes de dégradation physique et morale.

Lorsque des familles avec des enfants en bas âge sont touchées, y a-t-il un risque que se développe chez ces enfants une " culture de la pauvreté " ?
Ce terme de " culture de la pauvreté " a fait couler beaucoup d'encre. Il a opposé deux théories : celle des culturalistes et celle des structuralistes. Les premiers, en particulier certains anthropologues américains dont Oscar Lewis, disent que c'est au cours de l'enfance que l'individu intériorise le modèle de pauvreté qui est celui de ses parents. Il se conduira donc pendant toute son existence en fonction du milieu dans lequel il aura grandi. Lewis insiste beaucoup sur la sociabilité primaire et la sociabilité secondaire dans tout le cycle d'apprentissage. Il montre que les jeux sont très vite faits, et qu'en fonction de cette socialisation l'individu apprend à se comporter comme étant un pauvre.
Un autre courant s'est développé, qu'on a appelé structuraliste. Il ne nie pas le concept de culture de la pauvreté, mais estime que la société, à un moment donné, enferme les pauvres dans des catégories spécifiques. Elle les empêche de participer pleinement à la vie économique et sociale avec un emploi de qualité et des moyens d'épanouissement, de promotion sociale, etc.
En ce qui me concerne, je pense effectivement qu'il y a un risque plus grand que les enfants qui grandissent dans la pauvreté soient aussi à un moment donné confrontés à des situations difficiles. Ce n'est pas uniquement, me semble-t-il, une question de culture de la pauvreté ; c'est aussi parce que l'environnement économique et social est fait de telle façon qu'on les empêche de sortir d'un environnement très pauvre.
Regardez aujourd'hui ceux qui grandissent dans des cités défavorisées, qui vont dans des écoles périphériques, qui ont moins la possibilité d'accéder au savoir. Ces enfants pauvres, de parents pauvres, sont pauvres à la fois parce que leurs parents n'ont pas les moyens de leur offrir des conditions d'apprentissage autres que celles de leur propre milieu, mais aussi parce que l'environnement économique et social les maintient dans des conditions qui les privent de possibilités d'épanouissement et de promotion sociale.

Comment expliquer qu'il y ait dans cette période de reprise économique, et en dépit des différentes aides, des personnes sans domicile fixe (SDF) ?
Les SDF sont en situation de rupture, le plus souvent par rapport à leur famille. Il s'agit de personnes qui ont connu des crises affectives, des problèmes de reconnaissance dans leur propre milieu. Elles se sont senties rejetées, abandonnées. Je crois que l'on n'insiste pas suffisamment sur ce phénomène de rupture affective pour bien comprendre les trajectoires des sans-abri. J'ai rencontré des jeunes SDF qui disaient : " Je n'ose plus rentrer chez moi ", puis qui ajoutaient : " J'ai merdé ". Il est question de leur dignité qui est remise en cause. L'image que leurs parents ont d'eux est tellement négative qu'ils ne supportent plus leur regard.

Les témoignages des travailleurs sociaux font apparaître que, parfois, des gens qui sont extrêmement démunis ne font pas appel à l'aide qui leur est proposée. Pourquoi ?
Il y a plusieurs explications. La première touche les personnes qui sont au tout début d'un processus de disqualification sociale, dans la phase de fragilité. Elles hésitent à se déclarer " pauvres " parce qu'elles savent qu'il y a un coût social à le faire. L'image, à partir de laquelle elles vont désormais être définies dans la société, est une image négative. Elles préfèrent donc cacher leur pauvreté. La deuxième explication à la non-fréquentation des services sociaux concerne ceux qui sont " tombés trop bas " dans la société. Ils n'ont même plus l'énergie de se prendre en charge. C'est alors la fuite en avant dans une existence chaotique, dans l'alcool et la drogue. Ces personnes ont perdu tous leurs repères, même temporels. Elles n'ont plus la force ni la volonté.

Quand on accepte l'aide sociale, on a une certaine exigence. Cette exigence est souvent mal comprise par la population nationale ou les donateurs privés.
On peut pourtant la comprendre, parce qu'elle est naturelle. Ces personnes ont perdu leur emploi, ont été reconnues pauvres, sont devenues assistées et vivent avec des sommes très modiques pour élever parfois leurs enfants. On aurait tendance à dire que puisqu'elles sont pauvres, elles n'ont qu'à se comporter comme des pauvres, se contenter de ce qu'elles ont. Ce jugement est celui des classes moyennes ou supérieures. Les mêmes qui pensent : " Si j'étais à leur place, je ferais comme ceci ou comme cela… ".
L'exigence des plus démunis est une exigence de dignité. Certains pauvres ne veulent pas qu'on puisse les reconnaître en tant que tels. Ils revendiquent l'accès à la consommation, l'accès à ce qui est neuf et beau. N'est-ce pas une revendication en fin de compte tout à fait légitime ? On voudrait que les personnes qui sont pauvres se comportent autrement que des personnes normales. Elles revendiquent la normalité. La charité a longtemps été considérée comme un devoir des riches. Notre société n'a-t-elle pas réussi, à travers la solidarité, à responsabiliser tous ses citoyens ?
Je suis sensible à ce discours. Il renvoie à une exigence forte de la République française. L'idée que la nation a une dette en faveur des plus défavorisés date de la Révolution. Il faut toutefois être vigilant. L'assistance ne suffit pas. Il ne faut pas être naïf. Les plus pessimistes voient même dans l'assistance une façon d'entretenir le statu quo social. Ils affirment que par les aides sociales on ne réduit pas vraiment les inégalités sociales. On offre aux pauvres une " sous-intégration " ou un " sous-statut ". Qu'en est-il alors de leur dignité ? La question demeure.


PROPOS RECUEILLIS PAR PAULE-HENRIETTE LÉVY