Article publié dans L'Arche n°514, décembre 2000

Yasser Arafat et les islamistes

Selon Gilles Kepel, les Palestiniens demeurent méfiants vis-à-vis des dérives radicales de l'islam politique

Gilles Kepel, spécialiste du monde musulman, est directeur de recherche au CNRS. Il a publié en mai dernier Djihad, expansion et déclin de l'islamisme (Gallimard).

Ces dernières semaines, le Proche-Orient a été ensanglanté par de terribles violences. Chez les Palestiniens, ont-elles été orchestrées par des organisations islamistes ?
Je ne le pense pas. Les organisations islamistes essaient simplement de profiter des troubles actuels pour affaiblir l'autorité de Yasser Arafat. Mais elles n'auront pas la partie facile. Cette tentative s'inscrit dans la lutte qui oppose ces organisations à l'autorité d'Arafat depuis les années 1980. À l'époque, le chef de l'OLP a d'abord dû affronter la fronde du Djihad islamique, très influencé par la révolution iranienne de 1979. Pour les idéologues du Djihad, le succès de Khomeini démontrait qu'un peuple démuni pouvait se battre et se révolter contre l'une des armées les plus puissantes du monde (ce qu'était celle du Shah, alors équipée des armes américaines les plus sophistiquées). Ils ont transposé l'exemple iranien à la lutte contre Israël : la population palestinienne devait se révolter contre l'État hébreu, par tous les moyens, même les plus limités. De là est née la première Intifada, qui a surpris Arafat par son ampleur.
Le Djihad ayant été sévèrement réprimé par l'armée israélienne, le Hamas - jusque-là un mouvement piétiste proche des Frères musulmans, qui s'occupait surtout d'action sociale - reprend le flambeau de la lutte politique. Moins inféodé aux ordres de Téhéran que le Djihad islamique, le Hamas rencontre un grand succès auprès des populations palestiniennes. Son radicalisme vis-à-vis d'Israël est un grand challenge pour l'OLP. Celle-ci sort très affaiblie de la guerre du Golfe. Alors que Yasser Arafat prend fait et cause pour l'Irak, le Hamas adopte une position plus prudente. Il veut continuer de percevoir les soutiens financiers de l'Arabie saoudite et du Koweit.
Le processus de paix entamé à Oslo représente alors la dernière chance d'Arafat pour reprendre la main : il doit lui permettre d'offrir des réponses concrètes aux Palestiniens, qui revendiquent une terre. Depuis, les tensions restent fortes, d'autant que l'échec du processus de paix remet une nouvelle fois en question l'autorité d'Arafat aux yeux de certains Palestiniens. Mais il a surmonté d'autres épreuves plus graves dans le passé.

Existe-t-il des alternatives à Yasser Arafat ?
Les Israéliens se sont souvent posé cette question, mais jusqu'à présent ils ont préféré continuer les négociations avec Arafat. Il existe certes chez les Palestiniens nombre de militaires, de spécialistes du renseignement et de diplomates chevronnés, et quelques activistes pour lesquels cette seconde Intifada constitue une sorte de banc d'essai, mais aucun ne possède le charisme ni l'envergure du vieux leader. Chez les islamistes, le cheikh Yassine possède une grande autorité spirituelle et morale ; mais les Palestiniens - comme la grande majorité de la population arabe -, sont méfiants vis-à-vis des dérives radicales de l'islam politique, qui paie le prix des exactions commises en Algérie ou en Égypte (comme l'attentat de Louxor, en 1997). Les mouvements islamistes n'ont plus leur dynamisme de la décennie écoulée ; leur composante bourgeoise est rentrée dans le rang, en cherchant des compromis avec des partis politiques plus traditionnels, comme en Turquie ou en Jordanie, tandis que les radicaux, en sombrant dans la violence barbare la plus terrible, se sont coupés de leur base. Entre Palestiniens et Israéliens, même si l'exacerbation des tensions prévaut actuellement, chacun sait bien qu'à terme il va falloir négocier. Et les islamistes ne peuvent guère y prétendre.

Au début des années 1990, l'islam politique semblait triompher. Que s'est-il passé ?
À l'époque, en effet, le départ pitoyable de l'Armée rouge, chassée d'Afghanistan par les djihadistes, la fatwa de Khomeini contre l'écrivain Salman Rushdie, la popularité du FIS en Algérie ou même l'affaire du voile en France pouvaient le laisser croire. Mais ces succès cachaient mal les dissensions au sein du mouvement et ses contradictions. Les rivalités entre l'Iran - révolutionnaire et chiite - et l'Arabie saoudite - conservatrice et sunnite -ont toujours été fortes. La mort de Khomeini enterre à jamais le rêve d'exporter la révolution islamique. Quant à la guerre du Golfe, elle entame sérieusement le capital politique et spirituel de l'Arabie saoudite, qui a dû faire appel au " grand Satan " pour défendre l'intégrité de son territoire.
La bourgeoisie pieuse, qui avait soutenu l'islam politique dans les décennies précédentes, est effrayée par la violence des groupes radicaux. Et l'islamisme ne séduit plus autant les jeunes qu'auparavant. Dans les années 1970, il représentait un mouvement de rupture après l'échec des régimes nationalistes issus de la décolonisation. Des théoriciens comme Khomeini, l'Égyptien Qotb ou le Pakistanais Mawdoudi offraient de nouvelles perspectives spirituelles, puisées dans le Coran, à une population très jeune, déracinée dans les bidonvilles des grandes villes arabes. Ils trouvèrent des relais chez de jeunes universitaires qui transmirent leurs idées dans les langues nationales. L'idéal de justice, la volonté de bouleverser l'ordre social au nom de l'islam, séduisirent les laissés-pour-compte des régimes nationalistes et laïques. La révolution islamique en Iran, et le Djihad (la guerre sainte) en Afghanistan contre les communistes athées soviétiques, impulsèrent une formidable dynamique. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas.

Pourtant, certains mouvements islamistes se portent bien. Prenons l'exemple du Hezbollah libanais. Comment expliquez-vous son succès ?
Le Hezbollah est devenu un acteur important de la vie politique libanaise. Autant, dans les années 1980, il apparaissait comme le parti de la minorité chiite, inféodé aux ordres de Téhéran pour faire pression sur les Occidentaux à travers notamment des prises d'otages, autant, aujourd'hui, il a acquis une forte légitimité et une popularité qui dépasse largement le cadre confessionnel. Pour deux raisons essentielles : ses actions sociales en faveur des déshérités, et surtout sa lutte contre Israël. Par son harcèlement permanent et insupportable des forces de Tsahal postées au Liban sud, il a gagné un grand prestige aux yeux d'une grande majorité de Libanais. Le départ de l'armée israélienne, en mai dernier, a été perçu comme sa victoire. Le Hezbollah a également gagné une certaine autonomie : il est essentiellement financé par des chiites ayant fait fortune à l'étranger, notamment en Afrique, ou par des fondations religieuses. Il apparaît moins comme le pantin de Damas ou de Téhéran, même s'il continue de recevoir des armes de ses deux parrains. S'il reste un parti islamiste traditionnel, il a élargi son audience pour devenir un acteur politique national libanais de premier plan.

L'islamisme possède cependant encore un fort pouvoir de nuisance.
Il ne faut pas croire que les mouvements islamistes sont organisés de façon structurée. Il n'existe pas d'internationale islamiste comme il y a eu une internationale communiste. Il y a certes des idéaux communs à toutes ces organisations, mais il faudrait plutôt parler d'une galaxie islamiste composée de mouvements épars, inscrits dans des logiques nationales ou régionales très fortes. Les islamistes des Philippines ou d'Indonésie n'ont pas les mêmes enjeux que ceux de Tchétchénie ou d'Algérie. Il y a également une part de fantasme liée à des personnalités comme Ben Laden, à qui on prête une capacité de nuisance qu'il ne possède sans doute pas. Et, bien souvent, les actions violentes revendiquées par certains groupes islamistes s'apparentent plus à des cris d'alarme ou à l'expression d'un malaise social qu'à des revendications proprement islamistes. L'affaire des otages détenus par le groupe Abou Sayyaf aux Philippines, ou même les actions violentes qui ont touché des synagogues ou des écoles juives, en octobre dernier, seraient plutôt à mettre dans cette catégorie. L'adjectif " islamiste " assure un très fort retentissement médiatique, mais il est souvent utilisé à tort et à travers.

Propos recueillis par Olivier Guez