Extrait d'un dossier publié dans L'Arche n°513, novembre 2000

Israël, éternel coupable ?

La presse, caisse de résonance par Richard Liscia

Qu'est-ce qui a valu au gouvernement israélien le plus engagé dans les négociations de paix avec les Palestiniens la volée de bois vert que lui a réservée la presse mondiale - mais surtout française - lorsque les mêmes Palestiniens se sont insurgés contre lui, alors que tout espoir d'accord n'était pas perdu ? L'image du petit Mohamed, tué par des balles israéliennes ? Certes. Mais tout s'est passé comme si les présentateurs de radio et de télévision ou les envoyés spéciaux, qui connaissent bien mal le dossier de l'Orient compliqué, rejoignaient le point de vue des plus extrémistes des Palestiniens. Les correspondants, mieux avisés, ont été plus prudents et plus nuancés. Mais, dans l'ensemble, l'agressivité des foules palestiniennes a trouvé une caisse de résonance énorme dans l'hystérie médiatique. Nous en sommes à ce point de lucidité, dans nos belles et sophistiquées sociétés occidentales où l'image dit tout, prime tout, exclut les tenants et les aboutissants et, de toute façon, fait la part belle aux révoltés de tous ordres.
L'admiration du public pour les grévistes de la SNCF et de la RATP, ou pour les transporteurs routiers - qui, pourtant, lui empoisonnent l'existence - n'est peut-être pas sans rapport avec la défense frénétique de la cause palestinienne. On se range maintenant, presque systématiquement, du côté des révoltés ; et on ne distingue guère les Serbes, qui imposent la démocratie à leur dictateur fini, des Palestiniens dont les masses menaçantes ont attaqué civils et militaires israéliens avec la surprenante spontanéité des foules que manipulent les apprentis sorciers.

" ÉVIDEMMENT UNE ABSURDITÉ "
Or la presse aussi court après sa clientèle. Ce qui nous a valu d'extraordinaires morceaux d'anthologie chez des commentateurs parfois peu au fait des affaires du Proche-Orient, souvent trop jeunes pour se souvenir de faits remontant à quelques années ou a fortiori à quelques décennies, et, pour parler tout net, plutôt ignorants. L'opinion est ainsi prisonnière de la dérive la plus consternante du journalisme professionnel : le micro-trottoir, qui fait prononcer par les personnages les plus partiaux - par exemple, un médecin palestinien témoin de l'agonie d'un enfant blessé - des propos forcément désespérés et présentés comme des vérités absolues, suffisantes pour décrire la totalité de la crise.
On en voudra moins à ces jeunes journalistes français, qu'on a envoyés partager la peur des soldats israéliens, contraints, à un âge tendre, de faire la sale besogne dictée par la guerre, qu'à ces leaders d'opinion qui, dans la quiétude de leur bureau, conçoivent leur article incendiaire avec une absence coupable du sens de leur responsabilité. Par exemple, cette commentatrice d'Europe 1 qui a jugé que la photo de Mohamed mort vaut bien la photo de l'enfant juif du ghetto de Varsovie. À entendre un verdict aussi ignoble, on est pris, même à cet âge avancé où l'on souhaiterait accéder à quelque sagesse, d'une pulsion de violence. La célèbre journaliste a eu le front de prononcer, pour faire une " belle " chute d'éditorial, des propos tout simplement antisémites, sans que le lendemain sa station l'ait privée d'antenne.
Notre confiance n'a pas manqué d'être trahie par la manifestation d'une organisation antiraciste où on a crié " Mort aux Juifs ! " à l'unisson. Pas plus qu'elle n'a été confortée par certains choix éditoriaux, comme celui du Monde daté du 6 octobre qui a réussi, avec un sens magnifique de l'équilibre, à publier côte à côte l'article d'un rabbin de Bruxelles qui battait sa coulpe et celui d'un journaliste libanais qui rejetait tout à la fois le processus de paix, Ehoud Barak et Yasser Arafat.
Quand un incident assez sérieux a opposé M. Barak au président Jacques Chirac, Alain Duhamel, dont les journaux américains écrivent souvent qu'il est un commentateur respecté, a diffusé sur RTL un éditorial qui rappelait, avec un sens extraordinaire de l'impartialité, que " lorsque Ehoud Barak accuse Jacques Chirac d'avoir "encouragé le terrorisme", c'est évidemment une absurdité ". Évidemment absurde, et voilà le problème réglé. Si j'avais écrit dans mon journal que, évidemment, les accusations de Barak étaient fondées, j'aurais reçu des lettres d'injures. Il me semble qu'une querelle diplomatique de cette ampleur méritait d'être un peu plus fouillée, ne serait-ce qu'au niveau de l'information.
De la même manière, sur France-Inter, Dominique Bromberger (qui, d'ordinaire, n'est pas plus foudre de guerre que Duhamel) explique le comportement des Palestiniens par les sept années de patience qu'ils ont endurées après Oslo - ce qui est vrai, mais n'excuse pas toutes les agressions ; mais il oublie de dire qu'ils ont en face d'eux un gouvernement dont le programme était la paix, un premier ministre élu pour faire la paix, par une majorité qui, alors, voulait la paix, et qui, brusquement, s'est sentie menacée de toutes parts sous le prétexte qu'un vieux politicien israélien s'est promené sur l'esplanade des Mosquées.
Je suis prêt à parier que pas un Français sur dix n'a compris que l'esplanade des Mosquées est le mont du Temple et que ce " troisième lieu saint de l'islam " surplombe le Mur des Lamentations, et même que pas un journaliste français sur trois ne le sait. Sans doute les émeutiers palestiniens, après la visite de M. Sharon, étaient-ils dans leur bon droit quand ils ont jeté des pierres sur les Juifs qui priaient devant le Mur…

CONNIVENCE PRIMAIRE
Heureusement, il n'y a pas eu que ce genre de commentaires. Il faut retenir cet article, publié par Le Monde, où Éric Marty soulignait que la presse française " soutient la lutte des Palestiniens dans ce qu'elle a d'inquiétant et de dangereux ". Israël, ajoutait-il, " a une responsabilité politique, historique et morale envers les Palestiniens " ; mais pourquoi la presse doit-elle manifester " une connivence aussi primaire à l'égard d'une désinformation et une mystification aussi douteuses ? " Désinformation : M. Marty, professeur de littérature française et contemporaine à l'Université Paris VIII, ne pouvait mieux dire.

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