Extrait d'un dossier publié dans L'Arche n°513, novembre 2000

Israël, éternel coupable ?

L'injustice faite à Israël par Meïr Waintrater

La paix semblait proche, à portée de la main : encore un petit effort, encore quelques concessions réciproques, encore quelques astuces de vocabulaire et tout serait consommé. C'est alors que se produisit le cataclysme qui balaya le pays. À l'heure où j'écris ces lignes, les efforts se multiplient encore pour trouver une issue au conflit. Mais entre Israéliens et Palestiniens, entre Juifs et Arabes, quelque chose d'irrémédiable s'est produit dont les effets se feront longtemps sentir au Proche-Orient.

Et quelque chose d'autre s'est produit. Quelque chose qui tient à la manière dont les événements ont été vécus dans le monde - en Occident, en Europe, en France. Un sillon d'incompréhension divise le public. Israël est-il vraiment un monstre assoiffé de sang ? Les soldats israéliens sont-ils vraiment des sadiques mitraillant des enfants à bout portant ? Les Juifs sont-ils vraiment des étrangers dans une terre sainte islamo-chrétienne ? Des mots ont été prononcés qui ne s'oublieront pas, eux non plus. Au commencement, nous avons été stupéfaits face à ces pertes en vies humaines. Quelles que fussent les responsabilités dans l'enchaînement des violences, la simple compassion nous faisait penser d'abord à la manière d'y mettre un terme. Et nous espérions aussi qu'un arrêt rapide des hostilités rendrait toutes ses chances au processus de paix.
Le " sommet " avorté de Paris, le 4 octobre, fut à cet égard un brutal réveil. Arafat n'était pas venu à cette rencontre pour cesser l'affrontement, mais pour en tirer un bénéfice politique ; et la diplomatie française, avec un surprenant mélange de rouerie et d'amateurisme, lui en fournit l'occasion. Les conséquences, sur le terrain, furent tragiques. Les affrontements reprirent de plus belle, les morts s'accumulèrent au cours des jours suivants, et il sembla que la dernière chance de sauver le processus de paix avait été gâchée.
C'était aussi un grave revers pour la France. Parlant au nom de l'Europe, à un moment où les États-Unis étaient en transition présidentielle, elle avait l'occasion de jouer un rôle central dans une relance des négociations de paix, et de retrouver enfin dans la politique proche-orientale le rang auquel elle aspirait depuis des décennies. Au lieu de cela, elle s'est neutralisée d'elle-même.
Tout cela, on le comprend à Paris - trop tard, comme souvent, et sans en tirer vraiment les leçons. Si Le Monde titrait lucidement son éditorial du 8-9 octobre : " Une faute diplomatique ", soulignant que " Palestiniens et Israéliens ont besoin d'être écoutés, compris, soutenus, et non pas d'être réprimandés ", on ne compte pas les journalistes qui se sont empressés de répéter servilement la thèse selon laquelle la France officielle était dans cette affaire blanche comme neige.

UNE SUCCESSION DE MENSONGES
Faut-il voir dans cette volonté farouche de nier une faute avérée (et qui pourtant n'incombe pas à l'ensemble du personnel politique français, ni a fortiori à l'ensemble du peuple français) l'une des causes de l'acharnement médiatique dont Israël fut l'objet par la suite ? Ce n'est pas impossible. Accuser celui envers qui on se sent coupable est un réflexe bien connu. Mais il faut souligner que l'acharnement commença plus tôt, et qu'il contribua aussi à la gaffe du 4 octobre : lorsque des dirigeants regardent trop la télévision, et prennent pour argent comptant tout ce qui s'y montre, il y a peu de chances pour qu'ils maîtrisent des situations complexes. Quoi qu'il en soit, l'image que l'on a présentée aux Français ne reflète que de très loin la réalité sur le terrain. Les erreurs et les manipulations, les commentaires et les accusations ont créé des abîmes d'ignorance dont les effets risquent de pervertir longtemps encore le débat public.
Prenons l'exemple de la mort du petit Mohamed (que nous évoquons par ailleurs dans ce dossier). Chacun l'a vue, ou a cru la voir, à la télévision. À cru la voir, car il n'en a vu que ce qu'on lui a montré : pour le téléspectateur, le " hors champ " n'existe pas et ce qu'on lui montre est la réalité. Face à son écran, il a donc supposé que les Israéliens étaient placés juste derrière le cameraman, et qu'ils fusillaient le père et son fils comme le ferait un peloton d'exécution. Image épouvantable, et totalement fausse. La mort du petit garçon est tragique, mais il s'agit d'un accident et non d'un meurtre délibéré. Pour le comprendre, il fallait voir l'image dans son ensemble. Qui a pris la peine de l'expliquer ? Personne. Par obsession du sensationnel, ou par parti pris politique, on a caché aux téléspectateurs la nature réelle de l'événement. Le même phénomène s'est produit d'autres jours, en d'autres circonstances. C'est ainsi que l'on a fait passer des jeunes soldats (certains n'ont que quelques années de plus que le petit Mohamed), attaqués de toutes parts et défendant leur vie, pour de sinistres assassins. Et l'opprobre a été jeté sur le peuple israélien tout entier.
Nombre de Juifs français ont souffert, et souffrent encore, de cette injustice faite à Israël. Ils n'ont pas cessé de déplorer les morts - Tous les morts, sans exception. Ils continuent d'espérer que le langage de la coopération prévaudra sur les appels à la guerre. Ils veulent toujours croire en la paix. À cela s'ajoute désormais une colère rentrée devant la manière unilatérale dont on rend compte des événements. Et un constat : si les incidents antisémites se sont multipliés en France depuis la fin du mois de septembre, c'est aussi parce que certains se sont crus autorisés, voire incités à la violence par le récit qu'on leur faisait des affrontements israélo-palestiniens.
Le MRAP, organisation antiraciste proche du parti communiste, appelait le 7 octobre à une manifestation contre " la répression sanglante engagée depuis plusieurs jours contre la population palestinienne " et pour " L'arrêt des massacres ". Lors de la manifestation, les cris ont jailli : " Mort aux Juifs ! ". Les dirigeants du MRAP s'en sont émus et ont dénoncé les auteurs de ces cris ; mais ont-ils vérifié au préalable s'il y avait réellement une " répression sanglante " et des " massacres ", et se sont-ils demandé quelles passions ils déchaînaient en lançant de telles accusations ?
Il ne s'agit pas ici de défendre les politiques menées par les gouvernements successifs de l'État d'Israël concernant les relations israélo-arabes et l'avenir des territoires. Il ne s'agit pas non plus de prétendre que la police et l'armée aient toujours su gérer au mieux les affrontements suscités par les Palestiniens, ni de nier l'existence d'une profonde frustration tant chez les Palestiniens que chez les Arabes israéliens. Toutes les critiques sont concevables, et certaines sont fondées. La question n'est pas là. Il s'agit de dire la vérité : l'initiative des affrontements a toujours été le fait des Palestiniens, et les Israéliens - policiers ou jeune soldats - se sont défendus non pas contre des manifestants désarmés mais contre des assaillants qui menaçaient leurs vies. Chacun peut interpréter comme il l'entend l'enchaînement des faits qui caractérise le conflit israélo-arabe, depuis plus d'un siècle. Mais faire commencer l'Histoire à l'instant précis où un Israélien réagit à une attaque commise, un instant plus tôt, par un Palestinien, accuser Israël d'avoir déclenché les hostilités, prétendre que les Israéliens tirent sur des manifestants désarmés, affirmer que les soldats de Tsahal tuent délibérément des enfants, c'est énoncer une succession de mensonges qui engendrent inévitablement, dans le public, des sentiments de haine dont nous voyons tous les jours les effets.

MANIPULATIONS
Les causes de ces distorsions sont multiples. La plus évidente est l'incompétence de certains journalistes. De l'anonyme coupeur de dépêches au commentateur multicartes, les rédactions regorgent de gens qui ont sur le Proche-Orient des idées vagues, simples et fausses à la fois. La seule lecture de la presse française au cours de la première quinzaine d'octobre suffirait, si le cœur y était, à constituer un énorme bêtisier où dates, noms de lieux et concepts historico-religieux se mêlent en un étonnant salmigondis. En temps normal, cela ne tire pas à conséquence. En période de crise, cela ouvre la voie à toutes les manipulations.
Sur place, au Proche-Orient, le correspondant, le photographe et le cameraman produisent des informations qui sont évidemment influencées par leurs identités, leurs affinités, les pressions auxquelles ils sont soumis et les facilités qui leur sont consenties. Parfois aussi le reporter " anticipe " les désirs de ses chefs ou de ses lecteurs, et présente les faits sous le jour qui lui semble le plus " vendeur ". Si la rédaction ne sait pas ou ne veut pas contrôler cette masse de données, toutes les dérives sont possibles. Il suffit de quelques manipulateurs - les uns sophistiqués, les autres extrêmement brutaux - pour intervenir à la source de l'information et imposer une image n'ayant que peu de rapport avec la réalité.
Le fonctionnement des médias, cependant, n'explique pas tout. Il y a des ressorts psychologiques, comme l'identification au faible ou supposé tel. Et, s'agissant des Juifs et d'Israël, il y a des choses bien plus profondes encore, qui resurgissent soudain. D'abord, la déculpabilisation massive : depuis le temps que les Juifs nous bassinent avec leur Shoah, on va enfin prouver qu'ils sont des criminels comme tout le monde. Plus profond encore, l'antijudaïsme séculaire : un chroniqueur d'un hebdomadaire chrétien de gauche se lance dans des considérations pré-conciliaires sur " l'Israël de la Promesse trahie ", avant de s'adonner à d'étranges rêveries où le sang est versé par les Juifs sur le parvis du Temple. Les images des enfants tués ou blessés (images terribles, faut-il le souligner, mais qui s'inscrivent dans un contexte dont Israël n'a pas la maîtrise) éveillent des pulsions obscures, rappelant que les dernières accusations de crime rituel ne sont pas loin de nous.
Tout ce que font les Juifs serait-il donc juste, et toutes les critiques qui les visent seraient-elles inspirées par un antisémitisme plus ou moins conscient ? Non, bien sûr. Mais en l'occurrence on accuse Israël de crimes qu'il n'a pas commis, on lui impute des conduites qui ne sont pas les siennes. Symétriquement, après avoir diabolisé Israël, on angélise les Palestiniens. Des pierres pouvant tuer un homme deviennent " des cailloux ", des bouteilles incendiaires sont des feux de Bengale, et les tirs de Kalachnikov disparaissent de la bande-son. Les faits sont réinterprétés selon les besoins de la rhétorique du moment. Seul importe le discours, frénésie dénonciatrice où la preuve n'a plus à être apportée tant la culpabilité est jugée patente.

Ce langage de haine risque fort, si l'on n'y prend garde, de survivre aux circonstances qui l'ont fait naître. Demain, nous l'espérons de tout cœur, la raison l'emportera au Proche-Orient. Les hommes et les femmes réapprendront à vivre côte à côte. Certes, des cicatrices subsisteront chez les uns et chez les autres. Mais on ne saurait exiger des peuples qu'ils s'aiment d'amour sincère ; cette génération-ci se satisfera d'une " paix froide ", laissant aux générations suivantes le soin d'édifier un avenir plus harmonieux. Que restera-t-il alors, en France, de ce déluge d'images et de sons dont nous sommes les témoins consternés ? Quelles traces la diabolisation d'Israël laissera-t-elle dans l'inconscient collectif ?
J.V

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